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Jeu de massacre sur Europe 1


by: Florent Michaux, Olivier Poche, Pauline Perrenot

Jeu de massacre sur Europe 1

par Florent Michaux, Olivier Poche, Pauline Perrenot,

Jeudi 19 janvier, au matin de la première journée de mobilisation (massive) contre la réforme des retraites, Marine Tondelier, secrétaire nationale d’Europe Écologie Les Verts, était « l’invitée » de Sonia Mabrouk dans la matinale d’Europe 1. Au vu des antécédents de l’intervieweuse et des nombreux précédents en matière de convocation médiatique de contestataires par temps de (contre)réforme, on pouvait craindre le pire, et l’on ne fut pas déçu. Le quart d’heure d’« entretien » a consisté en une série d’accusations et de sarcasmes : un véritable jeu de massacre, animé par une volonté de nuire qu’on aura rarement vu aussi clairement assumée. Jusqu’au prochain épisode ?

Inutile de revenir sur les partis pris et les obsessions (extrême) droitières de Sonia Mabrouk, son militantisme échevelé sous couvert de journalisme, ses entretiens « deux poids, deux mesures »... tout cela est bien connu – en tout cas, nous l’avons déjà clairement établi. Alors pourquoi revenir sur le nouvel épisode de cette déplorable série ? Parce que Mme Mabrouk persiste, récidive et aggrave périodiquement son cas, sans que ces pratiques (qu’elle partage avec d’autres au sein des médias dominants) soient dénoncées comme elles le méritent.

Ce 19 janvier, Marine Tondelier n’est pas invitée pour livrer son regard sur l’actualité sociale – l’un des mouvements sociaux les plus puissants des trente dernières années contre une réforme gouvernementale –, ni pour expliquer ses arguments contre le projet qu’elle combat, et encore moins pour évoquer ses contrepropositions. Jamais d’ailleurs on ne lui demande son « avis » sur quoi que ce soit (sinon sur des « menaces » contre des élus et des violences... potentielles !) L’interview n’est qu’un long réquisitoire, qui réussit le tour de force de réunir toutes les figures imposées du genre et de battre des records dans presque toutes les catégories : morgue, mépris, injonctions, insinuations, mauvaise foi et attaques ad hominem... Tout y passe, au cours d’un interrogatoire au plan aisément repérable, préparé autour de quatre questions-accusations, inlassablement répétées ou (à peine) reformulées, qu’on peut résumer ainsi :

1. Est-ce que vous assumez d’être une « zadiste » antidémocratique ?
2. Est-ce que vous condamnez les menaces sur des élus ?
3. Est-ce que vous condamnerez les violences des manifestants ?
4. Est-ce que vous n’avez pas honte de critiquer les milliardaires ?

Illustration en vidéo, où sont mises bout à bout la quasi-totalité des interventions de Sonia Mabrouk :



Durant ces 15 minutes, Marine Tondelier est interrompue à près de soixante reprises, soit une fois toutes les 15 secondes en moyenne. Elle ne peut jamais parler plus de 37 secondes en continu. Sonia Mabrouk s’exprime d’ailleurs presque autant qu’elle : au total, les différentes interventions de l’intervieweuse totalisent plus de six minutes, soit presque la moitié de « l’entretien » [1].

Dans un tel dispositif, il va de soi qu’aucun argumentaire digne de ce nom ne saurait être développé, ni, a fortiori, entendu. Dans les 8 premières minutes, consacrées – si l’on peut dire ! – au contexte social, Mabrouk somme d’abord Tondelier de s’assumer « zadiste », puisqu’elle défendrait le fait qu’une « minorité cherche à imposer sa loi à la majorité ». Et quand cette dernière lui fait remarquer que cela correspond plutôt à l’attitude du gouvernement, Mabrouk la coupe sèchement : « Je ne parle pas de ça ! » Et en effet, « de ça », on n’en parlera plus.

Car Sonia Mabrouk s’acharne ensuite, à pas moins d’une quinzaine de reprises, à obtenir de Marine Tondelier qu’elle « dénonce », puis « condamne les propos » d’un syndicaliste CGT (concernant de potentielles coupures d’électricité visant des permanences d’élus [2]). Avant de lui intimer l’ordre, par quatre fois, de « condamner », « l’ultragauche » et le « black bloc », dont Sonia Mabrouk prophétise « les violences » lors d’une manifestation… qui n’a pas encore eu lieu. Voilà les seules « questions » qui porteront « sur » la mobilisation.

Du fond de la réforme des retraites, il ne sera tout simplement pas question dans les 7 minutes restantes, balayé au profit d’un plaidoyer enamouré en faveur de Bernard Arnault et des milliardaires français. Amour qui fait manifestement perdre toute mesure à Sonia Mabrouk, qui met d’abord au défi son invitée de lui citer « un seul pays où on vit mieux sans milliardaire », avant de dégainer un argument imparable, enrobé dans cette question d’anthologie : « Vous avez créé combien d’emplois dans votre vie ? »

Injonctions inlassablement répétées, interruptions intempestives, disqualifications récurrentes, humiliations et prises à partie personnelles… Huit ans après le guet-apens d’Europe 1 (en coopération avec Le Monde et ITélé) au cours duquel Jean-Pierre Elkabbach, Arnaud Leparmentier et Michaël Darmon martyrisèrent Cécile Duflot, cet entretien est à classer parmi les chefs d’œuvre des interrogatoires qu’auront eu à subir des représentants de gauche dans les médias dominants, à une heure de grande écoute.

Que Sonia Mabrouk laisse libre cours à ses préjugés et partis pris politiques, sans limite ni complexe, sur une radio rachetée et reprise en main par Vincent Bolloré, c’est après tout dans la logique des choses. En revanche, une question ne manque pas de se poser : combien d’interrogatoires, d’attaques, de sommations et d’humiliations les responsables d’une gauche qui prétend remettre en cause l’ordre social devront-ils essuyer face aux Sonia Mabrouk et consorts pour se décider à questionner, collectivement, ce genre de « journalisme » – et le rapport qu’ils doivent entretenir avec lui ?

Indéniablement, interpeller une intervieweuse dans des conditions aussi hostiles n’est pas chose aisée. Et nous ne saurions juger ou prescrire la « bonne » attitude à avoir dans un tel guet-apens. Il est cependant de notre devoir d’alerter sur son caractère prévisible, parfaitement documenté, et sur les effets, à nos yeux déplorables, d’une participation qui s’abstienne de tout regard critique : accepter cette « règle du jeu » revient non seulement à reconnaître Sonia Mabrouk comme une intervieweuse « légitime », mais également à accepter qu’un entretien dit « journalistique » puisse virer au jeu de massacre [3].

Depuis le début de la mobilisation, les chiens de garde se permettent tout. Comme de coutume, l’Arcom n’en a cure et ne trouve rien à redire, ni des biais massifs qui minent structurellement le traitement de l’information, ni du manque flagrant de pluralisme et d’impartialité parmi les commentateurs qui accaparent les micros. Et pourtant, le mouvement social a le vent en poupe ! À la gauche, collectivement, d’en profiter pour politiser la question des médias et s’engager dans un rapport de forces collectif contre les chefferies éditoriales, en les considérant enfin pour ce qu’elles sont : des adversaires politiques, des militants mobilisés et aux yeux de qui tous les coups sont permis pour défendre leurs positions.


Pauline Perrenot et Olivier Poche. Florent Michaux pour le montage vidéo

 
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  • Entre-soi, « confiance dans les médias », Xavier Niel et compagnie : revue de presse de la semaine


    by: Maxime Friot

    Entre-soi, « confiance dans les médias », Xavier Niel et compagnie : revue de presse de la semaine

    par Maxime Friot,

    Critique des médias : une revue de presse hebdomadaire. Si ce n’est exhaustive, au moins indicative [1]. Au programme : du 21/01/2023 au 27/01/2023.

    Le 24 janvier, La Croix a consacré plusieurs pages à la 36e version de son célèbre « baromètre de confiance dans les médias » :

    « Baromètre des médias 2023 : l’intérêt pour l’actualité bondit », La Croix, 23/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Baromètre 2023 de la confiance des Français dans les media », Kantar, 23/01.


    Critique des médias


    « Portraits d’un PAF obscène », Politis, 25/01.

    « Retraites : BFMTV et CNews se mobilisent (contre la grève) », Arrêt sur images, 22/01.

    « La folle semaine d’Olivier Dussopt et la vie rêvée des autoentrepreneurs », Samuel Gontier, Télérama, 24/01.


    Entre-soi et mélange des genres


    « Macron, le marionnettiste », « C médiatique », France 5, 23/01.

    « Réforme des retraites : que sait-on du déjeuner "off" qui a réuni les principaux éditorialistes français et Macron ? », Libération, 24/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Déjeuner à l’Elysée : les chiens de garde vont toujours à la soupe », CGT France Télévisions, 26/01.

    « Déjeuner secret à l’Elysée : quand 10 éditorialistes font les perroquets de Macron », Le Média, 27/01.

    « Quand Jean-Marc Jancovici invitait des journalistes au ski », La revue des médias, 25/01.

    « Véran succombe à Hanouna », Le Parisien, 24/01.


    Économie des médias


    « Xavier Niel candidat à la reprise de la fréquence TNT de M6 », Le Figaro, 23/01.

    « Xavier Niel et Rodolphe Saadé prêts à investir ensemble dans Brut », Les Échos, 26/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Le groupe canadien Québecor candidat au rachat d’Editis », La Lettre A, 23/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Don : le soutien à la presse en ligne ne se dément pas », Le Monde, 22/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Fun Radio condamnée pour avoir cherché à gonfler ses chiffres d’audience », Le Monde, 24/01.

    « Sandrine Treiner démissionne de France Culture après les accusations de management brutal », Libération, 24/01.

    « Après trois ans d’absence, France-Antilles va reparaître en Guyane », La Lettre A, 23/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « La fin de RT France va provoquer une centaine de licenciements », SNJ, 21/01.

    « Les Anges de la téléréalité : pourquoi Arthur réclame une fortune à Cyril Hanouna. Partie 2 », L’Informé, 23/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Après avoir quitté Neo.tv, Bernard de La Villardière lance déjà un nouveau média », La Lettre A, 25/01 [article complet réservé aux abonnés].


    À signaler, aussi


    « Audiovisuel : l’Arcom va accueillir Bénédicte Lesage et Antoine Boilley », Le Monde, 25/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Faut-il aller à la télé ? Le sociologue et les sollicitations médiatiques », Manuel Cervera-Marzal, AOC, 27/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Interdiction de Russia Today : pourquoi tant de haines », Le Média, 25/01.

    « Téléréalité : quand les violences sexuelles deviennent des ragots », Arrêt sur images, 21/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Suicide d’une salariée des Dernières Nouvelles d’Alsace, ses collègues dénoncent un climat délétère », France Bleu, 22/01.

    « Denis Brogniart accusé de faits graves : des collaboratrices sortent du silence », Voici, 27/01.

    « Une journée dans la vie d’Ahmad-André, kiosquier à Paris », La revue des médias, 22/01.

    « Remous chez Un Bout des médias après la nomination d’une nouvelle secrétaire générale », La Lettre A, 26/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Nono, patron incognito à "Paris Match" », Les Jours, 25/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Sur les réseaux sociaux, le climato-scepticisme "est en train de redevenir mainstream" », Vert, 24/01.

    « "Marianne" tire (encore) sur "Reporterre" et "Mediapart" », Arrêt sur images, 26/01 [article complet réservé aux abonnés]. Et l’article de Marianne : « Pierre-Guillaume Prigent et Gwénola Sueur, un duo d’experts médiatiques aux méthodes en toc », 22/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Temps de parole : CNews encore sanctionnée pour avoir surexposé le Rassemblement national », L’Informé, 27/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Comptes de campagne 2022 : à cause de CNews, Eric Zemmour écope d’une sanction record », Libération, 27/01 [article complet réservé aux abonnés].


    Dans le monde


    « Cameroun : mort d’un journaliste dans des circonstances troubles, accusations d’"assassinat" », Le Monde, 23/01.

    « Iran : trois nouvelles femmes journalistes emprisonnées à Téhéran, soit 55 arrestations depuis le début des manifestations », RSF, 23/01.

    « Kirghizistan : RSF dénonce la censure programmée de Radio Azattyk », RSF, 24/01.

    « Rwanda : RSF demande une enquête indépendante sur la mort d’un journaliste critique du pouvoir », RSF, 24/01.


    Parutions


    « Les gardiens de l’ordre social », Médiacritiques, n°45, janvier-mars 2023.

    « Actualités de la censure », Mouvements, 2022/04, n° 112.

    Le journaliste, SNJ, n°347, décembre 2022.

     
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    Retraites, La Voix du Nord, Hanouna et compagnie : revue de presse de la semaine


    by: Maxime Friot

    Retraites, La Voix du Nord, Hanouna et compagnie : revue de presse de la semaine

    par Maxime Friot,

    Critique des médias : une revue de presse hebdomadaire. Si ce n’est exhaustive, au moins indicative [1]. Au programme : du 14/01/2023 au 20/01/2023.

    Mobilisation contre la réforme des retraites


    Cette semaine encore, on commence la rétrospective de la semaine avec le traitement médiatique de la réforme des retraites (et de sa contestation) :

    « Retraites et démobilisation sociale : l’éternel retour », Acrimed, 18/01.

    « Églantine, cultivatrice de marronniers sur BFMTV », Arrêt sur images, 16/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « BFMTV oublie de mentionner l’engagement politique de ses témoins », Arrêt sur images, 19/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Retraites : Macron ne "reculera" pas… mais c’est "off" bien entendu », Arrêt sur images, 19/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Emmanuel Macron, les journalistes et les retraites : off et super off », Daniel Schneidermann, Libération, 20/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Comment le JT de TF1 aborde la grève du 19/01 contre la réforme des retraites », blog, 19/01.

    « L’incroyable propagande de BFM & Co sur les retraites », Le Média, 17/01.


    Profession journaliste


    « Comment devient-on "journaliste" dans la communication ? », Arrêt sur images, 14/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « 34 043 cartes de presse attribuées en 2022 par la CCIJP », CCIJP.


    Économie des médias


    Gros plan (social) sur La Voix du Nord :

    « La rédaction de la Voix du Nord, vent debout contre sa direction », L’Humanité, 18/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « "La Voix du Nord" : défiance et refus du plan proposé », communiqué intersyndical, 17/01.

    Mais aussi France Télévisions, Arthur, des oligarques (Bolloré, Rodolphe Saadé, Xavier Niel)...

    « France Télévisions. Comment Ernotte engraisse les "oligarques" avec notre argent », Off Investigation, 19/01 [article complet réservé aux abonnés] ; et en vidéo sur Youtube.

    « Salto, c’est déjà fini : l’épilogue d’une aventure chaotique pour France Télévisions », Télérama, 20/01.

    « Avec Bolloré, le pôle TV de Prisma a basculé dans un climat de peur et d’ingérences », Mediapart, 17/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Bruxelles pose son gun sur Bolloré », Les Jours, 15/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Saadé, marquis de la presse ? », CQFD, 16/01.

    « L’homme d’affaires Xavier Niel fait un pas de plus vers la télévision », Le Monde, 16/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Le Figaro renforce sa couverture de l’information en région », Le Figaro, 15/01.

    « La Dépêche du Midi visée par une enquête de l’Inspection du travail », Mediacités, 16/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Les Anges de la téléréalité, la très mauvaise affaire d’Arthur. Partie 1 », L’Informé, 19/01 [article complet réservé aux abonnés].


    À signaler, aussi


    De faux experts et des experts du faux, Cyril Hanouna qui appelle à la privatisation de l’audiovisuel public, une victoire pour Reflets, et d’autres choses encore :

    « Jean-Éric Branaa : "expert" des États-Unis et serial-plagieur », Arrêt sur images, 16/01.

    « Journaliste, escroc, affabulateur : qui est Cory Le Guen, l’homme qui a piégé l’identitaire Damien Rieu ? », Libération, 16/01.

    « Cory Le Guen, anguille médiatique entre "journaliste" et "escroc" », Arrêt sur images, 18/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Reportage sur le jeûne : "Le Monde" a-t-il manqué de prudence ? », Arrêt sur images, 15/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Pour une autre liberté de la presse », Dominique Pinsolle, Politis, 20/01.

    « Medias : l’opération sauvetage de Michel Houellebecq », Sébastien Fontenelle, Blast, 20/01.

    « Fâché, Hanouna s’en prend à l’audiovisuel public », L’Humanité, 18/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Hanouna : ce qu’Ernotte aurait pu répondre », Arrêt sur images, 18/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Justice et #DrahiLeaks, une victoire pour le journalisme d’investigation », Reflets, 19/01.

    « Jeune Afrique : l’ombre du pouvoir ivoirien derrière l’arrivée de nouveaux actionnaires », La Lettre A, 19/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Droit voisin des éditeurs : à la fin, c’est Google qui gagne », L’Humanité, 20/01.

    « Frédéric Taddeï en route pour CNews », Le Parisien, 18/01.

    « Éducation aux médias : "Sensibiliser chaque Français dans les cinq ans" », La Croix, 16/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Vincent Tout-Puissant : Bolloré retire ses plaintes », ActuaLitté, 19/01.

    « Guinée-Bissau : la radio Capital FM de nouveau dans le viseur des autorités », RSF, 16/01.

    « Informer en exil, le défi colossal des journalistes bélarussiens », Le Courrier d’Europe centrale, 18/01.

    Enfin, Le Canard enchaîné (« La bête noire des sondeurs voit rouge », 18/01) signale la démission d’Alain Garrigou de la commission des sondages, notamment en raison d’un rapport 2022 de ladite commission (qui vient d’être publié) bien trop complaisant avec les instituts de sondages.

     
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    Retraites et démobilisation sociale : l'éternel retour


    by: Pauline Perrenot

    Retraites et démobilisation sociale : l’éternel retour

    par Pauline Perrenot,

    Le 10 janvier, à la suite des annonces de la Première ministre, l’intersyndicale annonçait une première journée de grèves et de mobilisation contre la réforme des retraites, le 19 janvier. Annonce saluée comme il se doit par l’orchestre des chiens de garde médiatiques, trop contents de pouvoir reprendre en chœur l’un de leurs couplets favoris : l’ode à la démobilisation sociale.

    Alors que des grèves d’ampleur s’organisent dans la fonction publique et de nombreux secteurs du privé contre la réforme des retraites, le reportage et l’information sociale pourraient avoir le vent en poupe dans les rédactions. Las, à quelques (rares) exceptions près, c’est l’inverse qui se produit. L’organisation collective de l’action syndicale et politique – sur les lieux de travail, dans les quartiers, etc. – est un non-sujet, et les travailleurs mobilisés ne sont entendus, au mieux, que par le biais de micros-trottoirs : des formats courts, par définition, qui isolent et individualisent de surcroît la parole des acteurs en écrasant le collectif. Incapable de s’intéresser aux formes et aux enjeux du combat social et de son organisation, le journalisme dominant suit, à la lettre, sa feuille de route traditionnelle par temps de « réforme » : les professionnels du commentaire accaparent plateaux et micros pour diagnostiquer à grands coups de sonde l’état de « l’opinion », pronostiquer l’étendue des « galères » du futur « jeudi noir », et marginaliser syndicalistes et opposants politiques : retour sur une semaine de mobilisation médiatique... contre la mobilisation sociale.


    « La réforme passera » : « fatalisme des Français »… ou détermination des chiens de garde ?


    Au soir des annonces d’Élisabeth Borne, sur le plateau de « C dans l’air » (France 5, 10/01), Brice Teinturier (Ipsos) tient à rassurer la tablée : « Mon hypothèse, c’est que compte tenu des efforts qui ont été faits pour les régimes spéciaux, il peut y avoir une mobilisation forte mais je serais un peu étonné qu’elle dure des semaines et des semaines. Parce que d’abord, à mon avis, les gens ont quand même en grande partie intégré l’idée que si le gouvernement passe de 65 à 64 ans, il n’ira pas tellement au-delà en termes de négociations et [...] vous vous mobilisez quand vous pensez quand même pouvoir arracher quelque chose. » Par un heureux hasard, les « impressions » de Gaëlle Macke, directrice déléguée de la rédaction de Challenges, confirment les « hypothèses » du sondologue : « Il y a quand même un certain fatalisme, on a l’impression, sur ce sujet. » Pour que le fatalisme se répande, rien de tel, en effet, que de le prescrire à toutes et à tous : « Tout le monde a compris qu’il y allait avoir une réforme des retraites de toute manière. [...] La contestation ne changera pas le fait que politiquement, elle sera votée. Et en plus, après le Covid, il n’y a pas eu de gros mouvements de contestation. [...] Je ne suis pas sûre que l’heure soit aux mouvements collectifs. »

    Des matinales radio aux magazines d’actualité, en passant par les colonnes de certains journaux, cette petite musique est omniprésente. La circulation libre et non faussée des prophètes de la démobilisation y est pour beaucoup : le 11 janvier, c’est au 20h de France 2 que l’on retrouve Brice Teinturier dispenser le même pronostic de défaite : « Se mobiliser pendant des jours et des jours, et le faire quand vous vous dites "on obtiendra peu de résultat", ce n’est pas forcément dans le calcul coût-bénéfice quelque chose qui va dans le sens d’une mobilisation durable. » En pointe dans le registre des élucubrations divinatoires, Nathalie Saint-Cricq distille elle aussi la résignation tout en prétendant diagnostiquer celle des « Français » : « Il peut sembler paradoxal que les Français ne veuillent pas de cette réforme mais aient intégré que de toute façon, ça allait passer avec une forme de fatalisme. » (« Questions politiques », France Inter/France Info, 14/01).

    À l’appui de telles affirmations ? Des sondages, dont les commentateurs s’enivrent aveuglément – malgré les critiques formulées depuis des décennies à leur encontre –, et qu’ils utilisent pour maquiller grossièrement leurs partis pris, rabâchés obstinément. Fidèle au poste, le traditionnel duo Ifop/Journal du dimanche excelle en la matière. Le 15 janvier, l’institut engageait ainsi les interviewés à faire un « pronostic concernant l’application de la réforme des retraites », incités à dire si la réforme « sera votée et appliquée » ou « finalement retirée face au mouvement social »… qui n’a pas encore démarré. Un artéfact dont Jérôme Béglé, directeur général de la rédaction du Journal du dimanche, exploite immédiatement le potentiel :

    [Jean-Luc Mélenchon] se réjouit déjà des manifestations et des blocages annoncés par les organisations syndicales pour mettre en pièce la réforme des retraites […]. Las, 68% des Français interrogés par l’Ifop estiment que la réforme sera votée et appliquée. Même au sein de La France insoumise, une majorité (55%) en est convaincue.


    « La réforme passera », répète, dans un second article, le JDD, biberonnant les bavardages des sondeurs, et bien décidé à épauler le gouvernement :

    Ces Français mécontents iront-ils clamer dans la rue tout le mal qu’ils pensent de cette réforme ? Rien n’est moins sûr. [...] Car occuper la rue apparaît vain : 68% des Français pensent ainsi que la réforme Macron passera malgré tout. […] Sans doute se souviennent-ils que […] les victoires syndicales ont été rares. « L’opinion a intériorisé le fait qu’un gouvernement ne recule plus et que l’action collective ne fonctionne plus, note Frédéric Dabi. [...] » Même chez les sympathisants de gauche […], la conviction que le texte sera quand même voté prédomine. C’est peut-être la seule bonne nouvelle pour l’exécutif.


    On en voit au moins une autre : le matraquage médiatique prophétisant le succès de « laréforme » et l’échec de ses opposants. Une partition performative reprise en boucle par BFM-TV. Le 10 janvier, par exemple, face à Philippe Martinez :

    - Antonin André, chef du service politique d’Europe 1 : Les sondages disent que 64% des Français sont effectivement contre cette réforme sur le principe, pour autant, ça ne veut pas dire qu’ils suivront l’appel des syndicats à se mobiliser dans la rue. [...] On voit bien depuis quelques années que les syndicats sont en perte de vitesse, la CGT notamment dans les différentes élections professionnelles, parfois même, vous êtes à la ramasse [...].

    - Nora Hamadi : Est-ce que vous n’avez pas ce sentiment que les Français sont aussi usés, fatigués par ces actions qui, finalement, n’aboutissent pas toujours ?

    - Maxime Switek : Vous sentez le doute qui flotte sur ce plateau et ailleurs [concernant la mobilisation] ! Quand vous entendez par exemple celui que l’on cite systématiquement ces dernières semaines, c’est à dire le politologue Jérôme Fourquet, qui parle d’une espèce d’apathie politique qui aurait gagné la France et qui ferait qu’une partie des Français éventuellement contre cette réforme se soit résignée malgré tout à cette réforme et ne vous rejoigne pas dans la rue.


    Rebelote le lendemain, face à Olivier Besancenot. Le porte-parole du NPA évoque-t-il des conflits en cours sur les salaires et de nombreux « motifs de mécontentement » qui pourraient constituer un « catalyseur » ? Aurélie Casse l’interrompt : « Ou l’inverse. Vous savez, c’est ce que disent les spécialistes, parfois on se prend tellement de baffes à la suite qu’on ne répond plus. » Avant de persister, main dans la main avec le journaliste économique du plateau :

    - Emmanuel Lechypre : Là, aujourd’hui, on est quand même dans un moment d’inquiétude, avec l’inflation, assez forte sur les perspectives économiques et on sent qu’il y a une inquiétude plus que de la colère.

    - Aurélie Casse : Parce qu’en fait, les Français sont fatalistes ! Vous avez vu le sondage de Bernard Sananès. [...] Malgré cette forte opposition, 75% pensent que la réforme sera quand même adoptée. [...] Pour se mobiliser, il faut aussi se dire « si je me mobilise ça peut marcher, je peux faire plier le gouvernement. » Peut-être que les Français se diront que non, que le gouvernement est déjà passé de 65 ans à 64 ans et qu’il est impossible aujourd’hui d’obtenir plus.

    Ou encore… le 16 janvier :

    - Alain Marschall : Si on entre dans un conflit long, plutôt radical, avec des blocages forts, Emmanuel Macron sera sous pression, est-ce que la rue peut faire reculer le gouvernement ?

    - Alain Duhamel : Écoutez, je crois que non. [...] Je crois quand même que ça passera. Ça passera d’abord parce que c’est la réforme que, depuis le départ, Emmanuel Macron veut faire. Ensuite parce que les Français, même si ça ne leur fait pas plaisir de le constater, savent bien qu’autour de nous, dans tous les pays, ça a eu lieu avant nous ! [...] Ensuite compte tenu de l’inflation, de l’Ukraine, du Covid [...], le climat est plus à l’anxiété voire au découragement qu’à la colère et à l’éruption.


    Mais c’est incontestablement à Apolline de Malherbe que revient la palme des chiens de garde cette semaine, pour sa première question à destination de Philippe Martinez, reçu avec les honneurs dans la matinale de RMC et BFM-TV le 13 janvier :

    Est-ce que vous saurez mobiliser ? C’est un test pour le gouvernement mais c’est un test aussi pour les syndicats. Alors, mobiliser, sans doute, […] mais gagner, peu de chances ! Parce que j’ai regardé l’historique des dernières mobilisations : je suis remontée même un peu, puisque je suis remontée jusqu’à la réforme Fillon en 2003 : un à deux millions de manifestants dans la rue, mais échec, la loi est adoptée. 2010, réforme Woerth, trois millions de manifestants dans la rue : échec, la loi est adoptée. 2014, réforme Touraine, petite mobilisation dans les rues mais échec tout de même, la loi est adoptée. 2016, grosse mobilisation contre la loi El Khomri : échec, elle est adoptée. 2017, contre les ordonnances Macron : échec. 2018, combat contre le projet de réforme de la SNCF, grand mouvement social qui dure près de trois mois, mais échec, la loi est adoptée. Donc en fait, vous savez déjà que de toute façon, à la fin, vous perdez.


    Prêcher le découragement, sans trêve ni repos. Une mission dont s’acquittent aussi bien les têtes d’affiche du service public. Sur France Inter (11/01), face à Laurent Berger qui évoque la « détermination des travailleurs », Léa Salamé ne parvient pas à réprimer sa morgue : « Mais vous savez que de toutes les manières, il passera ce texte. » Même musique sur France Info (18/01) :

    - Ève Roger, « spécialiste des questions de société » : 68% [des Français] considèrent que [la réforme] va passer. Donc si vous pensez déjà que la réforme va passer, quel besoin est de s’organiser, de se mobiliser et de lutter ?

    - Axel de Tarlé : Ça, ça milite pour une faible mobilisation. Il y a une résignation.

    - Ève Roger : Oui c’est ça, c’est ce qu’on dit. On dit une lassitude, une résignation.


    « C’est ce qu’on dit », et qu’on rabâche... dans les grands médias. À cet effet, le service public est plein de ressources : le 16 janvier, l’émission « Les Informés » invitait autour de la table Laurence Sailliet – une habituée des plateaux de Cyril Hanouna –, présentée comme « éditorialiste et chroniqueuse politique » sans qu’il soit fait mention de son ancien poste de porte-parole pour le compte… des Républicains. Par sa voix, les auditeurs apprendront donc, ô surprise, que « le gouvernement ne cèdera pas [...]. On peut y passer trois ans, on est d’accord ou pas mais c’est ainsi. De toute façon, hier, dans le sondage Ifop-JDD, 68% des français disent qu’ils savent que la mesure va être adoptée et va être appliquée. Donc je crois que tout le monde a compris. » L’animateur de l’émission, Jean-François Achilli n’hésitait pas, quatre jours plus tôt (12/01) dans la même émission, à solliciter les bonnes idées de ses convives pour… fracturer le front syndical : « Il n’y a aucun moyen de faire renoncer la CFDT, euh, à mobiliser ? » Une idée partagée par le journaliste Julien Arnaud sur une chaîne concurrente : « Est-ce qu’on sait si le gouvernement, en coulisse, en off, a lancé un peu des actions dès ce soir pour tenter, comment dirais-je, de morceler l’union syndicale ? » (LCI, 10/01) Vous avez dit « journalistes militants » ?

    Et si l’on sent chez eux un peu d’inquiétude, c’est qu’un spectre affreux les hante, comme le reconnaît benoitement Alexis Brézet, directeur des rédactions du Figaro au micro d’Europe 1 (12/01) : ce « désastre qui reste dans toutes les mémoires », c’est le mouvement social victorieux contre le plan Juppé : « En 95, la réforme est abandonnée, c’est une catastrophe absolue. » Et c’est sans doute pour conjurer cette issue funeste que l’hypothèse de l’abandon de cette contre-réforme est ainsi systématiquement évacuée.


    « La galère » qui vient et le matraquage anti-grévistes


    Les chefferies éditoriales semblent déterminées à dépeindre cette journée de grève sous les sombres couleurs d’un « jeudi noir ». « TER, TGV, Ouigo, RATP : un jeudi de galère en perspective pour les usagers » ; « Grève : les parents s’organisent pour jeudi » ; « Grève : pire qu’en 1995 ? » ; « Écoles fermées : les enfants trinquent ? » ; « Avec la grève, les commerçants souffrent et rouspètent » ; « Retraites : avec les grèves, les commerçants s’inquiètent pour leur chiffre d’affaires » ; « Réforme des retraites : combien vont coûter les grèves ? » ; « Grève : quel impact sur le tourisme ? » Ad lib. Si BFM-TV ou RMC ne ménagent pas leurs efforts, les « 20h » sont à compter au rang des meilleurs producteurs de ce type de « reportages », dont la valeur informative approche, comme de coutume, le zéro. « À quoi faut-il s’attendre ? » interrogeait ainsi la Une du 20h de TF1 (12/01), qui présente, comme ailleurs, la grève d’abord et avant tout comme une nuisance, engendrant son lot de « victimes », qui recueillent soudain toute l’attention médiatique, et qu’on oppose, implicitement et arbitrairement aux grévistes et aux acteurs du mouvement social. Le même soir, le traitement est identique sur France 2, qui reproduit la même question et égrène le même type de micros-trottoirs (automobilistes, parents et usagers des transports). Le tout illustré, sur les deux chaînes, par d’anciens reportages sur les « galères », recyclés pour l’occasion :

    - Journaliste France 2 : Et si ces images de stations-service à sec, de trains annulés, se reproduisaient dans quelques semaines ?

    - Journaliste TF1 : Va-t-on revoir ces files d’attente interminables à la pompe comme en novembre dernier ? Trop tôt pour le dire.

    Mais suffisamment pour en faire un « sujet » au JT…

    Quel est l’intérêt de ce genre de reportages ? On le devine en écoutant le journaliste politique Gauthier Le Bret sur CNews (14/01) :

    Aujourd’hui, l’opinion publique est claire. Les Français ne veulent pas de cette réforme des retraites très majoritairement. Mais si les Français sont pénalisés puisqu’ils n’ont pas de transport, puisqu’il y a des grèves dans les raffineries, [...] et qu’ils ne peuvent pas faire le plein, là, l’opinion française pourrait s’inverser et se ranger du côté du gouvernement, ou du moins dire : y en a marre des grèves, y en a marre de la CGT.

    Et en attendant que « l’opinion » le dise, on peut toujours le faire à sa place !

    Autre motif d’espoir, évoqué par les bavards de France Info, qui se projettent déjà… en février :

    - Axel de Tarlé : Les vacances peuvent être menacées là !

    - Ève Roger : Les départs en vacances peuvent être menacés. Donc ça peut contrebalancer l’opinion qui soutient le mouvement. [...] Il y a déjà eu le premier week-end de Noël, où c’est très très mal passé auprès de l’opinion le fait de cette grève un peu surprise organisée par les contrôleurs. Là, si la France est bloquée le 4 février pour partir en vacances, là, ça risque d’être un moment décisif !

    - Axel de Tarlé : Est-ce que cette colère et cette animosité vis-à-vis de la réforme des retraites, est-ce qu’elle a une base solide ou est-ce qu’elle est friable et qu’il suffit qu’on nous gâche les vacances de février pour que l’opinion se retourne comme une crêpe ? (« L’info s’éclaire », 18/01)

    On peut en tout cas faire confiance aux grands médias pour mettre toutes leurs forces dans cette bataille.

    Et dans leur arsenal, ils usent volontiers d’une arme de démobilisation massive : les traditionnelles interpellations et autres violences symboliques infligées aux opposants. Hormis les morceaux de bravoure relevés plus haut, comment ne pas évoquer le cirque anti-grévistes de RMC, en représentation quotidienne dans l’émission « Estelle Midi » ? « Jeudi noir le 19 janvier : craignez-vous la paralysie ? » (11/01) ; « Nouvelle menace de grève dans les raffineries : ras-le-bol ? » (12 janvier) ; « Les lycéens veulent tout bloquer : ridicule ou courageux ? » (16/01) ; « Les grévistes veulent couper l’électricité des élus : scandaleux ? » (17/01) Au cours de cette dernière émission, on entendra notamment Daniel Riolo sublimer le couplet habituel de la « prise d’otage », en déclarant à propos de Sébastien Menesplier, syndicaliste CGT Mines-Énergie [1] :

    Ce monsieur, il faut le ficher S tout de suite en fait. Ces gens-là ne sont pas des démocrates, [...] [ce] sont des extrémistes qui ne veulent pas d’une vie politique telle qu’on l’entend dans notre société, dans notre République, mais qui veulent l’usage de la force pour faire passer leurs idées. Donc on est bien en présence de ce que je disais tout à l’heure, de mouvances fascistes.


    Ça promet… Présent chaque jour sur les plateaux de télévision, l’économiste et essayiste Olivier Babeau tient lui aussi à « pousser une gueulante par anticipation » contre les syndicats, d’ores et déjà qualifiés d’« irresponsables » (BFM-TV, 15/01) : « Ce blocage, fondamentalement, c’est un suicide pour une France qui va déjà très mal » assène le commentateur (sans qu’aucun blocage n’ait eu lieu), qui s’interroge à grands coups d’injonctions :

    Est-ce que, vraiment, on peut pas lever le pied ?! Est-ce qu’à un moment, on ne peut pas se dire que la solution, c’est peut-être pas de tout bloquer pendant plusieurs semaines mais essayer d’avancer collectivement et de faire un progrès ?! [...] Vraiment, je crois que c’est quand même une très très mauvaise idée de bloquer le pays jeudi !

    En plateau, trois chroniqueurs sur quatre sont d’accord… et enfoncent le clou du mépris. Mépris et injonctions que l’on retrouve dans la bouche des grands intervieweurs des matinales radiophoniques :

    - Salhia Brakhlia face à Laurent Berger (CFDT), France Info, 16 janvier : Journée de mobilisation, oui, mais la Première ministre, Élisabeth Borne, vous demande de ne pas pénaliser les Français. La CGT, par exemple, envisage de bloquer les raffineries et la distribution de carburant. Vous êtes sur la même ligne ? [...] Vous bloquez les raffineries ou pas ?!

    - Léa Salamé face à Fabien Roussel (PCF), France Inter, 17 janvier : Les ministres se relaient depuis quelques jours dans les médias pour dire [...] la mobilisation, oui, c’est un droit, mais il faut pas bloquer le pays. Vous, vous dites quoi ? Si pour bloquer cette réforme, il faut bloquer le pays et ben il faut bloquer le pays ? [...] Donc il faut bloquer le pays ? Faut bloquer le pays ? Faut bloquer le pays après deux ans de Covid [...] ?! Non mais je vous pose la question !

    - Sonia Mabrouk face à Manuel Bompard (LFI), Europe 1, 11 janvier : Quand vous appelez à manifester, qu’est-ce-que vous souhaitez au juste ? C’est le désordre, bloquer le pays ? Est-ce que c’est de bloquer le pays quel que soit le temps du blocage et les conséquences ?! [...] Est-ce qu’à l’Assemblée, vous misez sur l’obstruction quitte à transformer le parlement en Zad ?


    Et si la mobilisation journalistique contre les opposants ne fait que commencer, certains ont déjà placé la barre très haut. Ainsi des journalistes animant « Le Grand Jury » (RTL/LCI/Le Figaro) qui, le 15 janvier, encourageaient le gouvernement – représenté ce jour par Aurore Berger – à légiférer urgemment pour entraver le droit de grève :

    - Jim Jarrassé : Est-ce qu’il faut une loi, selon vous, pour améliorer ce service minimum, dans les mois qui viennent ? Très rapidement ? Pour vraiment agir sur le quotidien des Français ?

    - Olivier Bost : La CGT menace d’un arrêt de la production dans les raffineries […] et d’un ralentissement de la production électrique […]. Est-ce que là-dessus, vous dites : il faut tout de suite réquisitionner ? Une forme de réquisition préventive ? […] Est-ce qu’il faut anticiper avec des réquisitions ? Parce qu’on a vu ce qui s’était passé à la rentrée !


    Les « risques de débordements » : un journalisme de préfecture par anticipation


    Le bingo de la démobilisation sociale n’aurait pas été complet sans une dose de journalisme de préfecture. Le 10 janvier, BFM-TV consacrait ainsi une part non négligeable de son temps d’antenne à relayer une « note des services de renseignements » anticipant des violences (de manifestants) lors des futures manifestations. Une co-construction de la peur, à grand renfort de communication policière que les journalistes reprennent à leur compte sans aucune distance.



    Circulation circulaire de l’information oblige, les journaux radiophoniques en font mention, tout comme le 20h de France 2 [2] tandis que sur LCI (10/01), cette non-information est utilisée pour cadrer l’interview d’un responsable syndical : « Est-ce que vous craignez [...] les radicaux, les black blocs qui se mêlent aux cortèges ? » s’inquiète ainsi Julien Arnaud face à Yvan Ricordeau, secrétaire national CFDT. Ce dernier refuse-t-il de « verser dans la spéculation sociale » ? C’est irrecevable pour le chien de garde, qui insiste : « Mais comment réagirez-vous si, malgré tout, il y a de la violence, il y a de la radicalité qui échappe à votre contrôle ? » Et Valérie Nataf d’en ajouter une couche : « Philippe Martinez a dû être exfiltré d’un cortège du 1er mai parce que les black blocs plus Gilets jaunes avaient réussi à totalement désorganiser le cortège ! Vous dites que ce seront des manifestations pacifiques, familiales, comment empêcher ce phénomène alors qu’on a vu, les images sont dans tous les esprits, le leader de la CGT être exfiltré d’une manifestation un 1er mai, le totem des manifestations syndicales ?! » Ou comment semer les graines de la peur et de la disqualification, en oubliant, au passage, de mentionner que ce jour-là, les violences de la police n’étaient pas étrangères au « désordre » et qu’elles furent y compris dénoncées comme telles par… la CGT.


    ***


    Prédictions sondagières aussi hasardeuses que biaisées sur l’état d’esprit de « l’opinion », prescription du fatalisme, invisibilisation de l’action collective, anticipation des « galères » causées par les grèves, violences médiatiques contre les opposants, exercices de futurologie sur la résistance du front syndical, prophéties catastrophistes sur les violences (des manifestants) lors des mobilisations… Pendant plus d’une semaine, les chiens de garde, engagés à corps perdus dans la « bataille de l’opinion », et se positionnant de fait, sous couvert de « commentaires », comme autant d’acteurs politiques dans le débat public, semblent bien décidés à mater le « désordre » annoncé. S’il ne fait que commencer, le journalisme de démobilisation sociale est déjà au sommet de son art.


    Pauline Perrenot, grâce au travail d’observation collective des adhérentes et adhérents d’Acrimed

     
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    Brésil, retraites, Houellebecq et compagnie : revue de presse de la semaine


    by: Maxime Friot

    Brésil, retraites, Houellebecq et compagnie : revue de presse de la semaine

    par Maxime Friot,

    Critique des médias : une revue de presse hebdomadaire. Si ce n’est exhaustive, au moins indicative [1]. Au programme : du 07/01/23 au 13/01/23.

    Critique des médias


    Pour commencer la rétrospective de la semaine, focus sur la réforme des retraites :

    « Retraites : quatre journalistes contre Marine Tondelier (EELV) », Acrimed, 9/01.

    « Retraites : LCI pulvérise le pluralisme », Acrimed, 13/01.

    « Retraites : "L’argument est toujours de dire qu’il n’y a pas d’alternative" », Arrêt sur images, 13/01 [vidéo complète réservée aux abonnés].

    Mais aussi : un portrait de la nouvelle philosophe médiatique Bérénice Levet, une critique du traitement médiatique de la tentative de putsch au Brésil, la réhabilitation médiatique de Michel Houellebecq, et d’autres choses encore.

    « Bérénice Levet, dernier avatar de l’éditocratie », Acrimed, 11/01.

    « Tentative de putsch au Brésil : encore un coup de l’extrême gauche radicale », Samuel Gontier, Télérama, 10/01.

    « La presse de droite à la rescousse de Michel Houellebecq », Arrêt sur images, 9/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Déserter Hanouna, reprendre la rue », Contre Attaque, 07/01.

    « Déontologie journalistique, climat et Figaro », Sylvestre Huet, blog, 10/01.

    « Stages de jeûne : Le Monde ouvre la porte aux dérives », L’Extracteur, 7/01.


    Dans les rédactions


    « Éditos : révolte anti-Anna Cabana chez "Sud Ouest" », Arrêt sur images, 10/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « "La Croix" : une nouvelle formule source de tensions au sein de la rédaction », Le Monde, 9/01 [article complet réservé aux abonnés].


    Économie des médias

    « Midi Libre : les dividendes versés aux Baylet irritent en plein plan de départs », La Lettre A, 10/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Légère réduction d’effectifs chez Sud Ouest », La Lettre A, 13/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Marie-Christine Saragosse reste à la tête de France Médias Monde pour un troisième mandat », Le Monde, 11/01.

    « OPA de Vivendi sur Lagardère : Bruxelles approfondit son enquête », Le Monde, 12/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Canal+ acquiert OCS, le bouquet de télé payante d’Orange », Le Figaro, 9/01.

    « Le média Neo.tv entame une nouvelle ère sans Bernard de La Villardière », La Lettre A, 12/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « L’audience radio malmenée », Le Figaro, 12/01 [article complet réservé aux abonnés].


    Liberté d’informer


    La liberté de la presse en danger dans le monde entier :

    « Nous exigeons la libération immédiate de la journaliste biélorusse Larysa Shchyrakova », communiqué intersyndical, 07/01.

    « "En Afghanistan, plus que jamais il est urgent d’agir !" », SNJ, 10/01.

    « En Afrique de l’Ouest, des journalistes d’investigation sous pression », Le Monde, 11/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « En Espagne, le procès d’un journaliste accusé de "vantardise" par le Maroc », Le Monde, 12/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Mexico, "fragile sanctuaire" pour les journalistes sud-américains menacés de mort », Le Monde, 11/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Burundi : 10 ans de prison pour une animatrice d’émissions de radio critiques du pouvoir », RSF, 12/01.

    « Un journaliste lourdement condamné par la justice iranienne pour ses critiques satiriques du gouvernement à propos des manifestations Mahsa Amini », RSF, 11/01.

    « Brésil : les journalistes pris pour cible dans l’assaut des bolsonaristes contre la démocratie brésilienne », RSF, 9/01.

    « En Algérie, Reporters sans frontières et seize patrons de presse appellent à la libération d’Ihsane El-Kadi », Le Monde, 10/01.


    À signaler, aussi


    « Temps de parole : non, CNews n’avait pas le droit de reléguer à la nuit la gauche et le gouvernement », L’Informé, 13/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Editis (et Bolloré ?) mettent sous pression "ActuaLitté" », Arrêt sur images, 11/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Pourquoi les médias s’intéressent-ils à la guerre en Ukraine mais pas aux conflits au Yémen et en Éthiopie ? », Basta, 13/01.

    « Épidémies : le masque indésirable sur certains plateaux télé », Arrêt sur images, 12/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Retraite et sondage propagandiste : la "bonne cause" comme prétexte », Observatoire des sondages, 7/01.

    « Eric Zemmour condamné pour avoir qualifié le prénom d’Hapsatou Sy d’"insulte à la France" », Le Monde, 12/01.

    « Le CDJM publie sept nouveaux avis », CDJM, 9/01.


    Parutions


    « Discours de haine : Médias et journalistes, victimes ou complices ? », Témoins (revue trimestrielle du SNJ-CGT), n°86, août-novembre 2022.

    S’informer, à quoi bon ?, Bruno Patino, La Martinière, 2023.

     
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    Retraites : LCI pulvérise le pluralisme


    by: Pauline Perrenot

    Retraites : LCI pulvérise le pluralisme

    par Pauline Perrenot,

    Le 10 janvier, dans le prolongement de la conférence de presse d’Élisabeth Borne, la rédaction de LCI choisissait de reconvertir l’émission « Un œil sur le monde » en une édition spéciale de presque deux heures, entièrement consacrée à la réforme des retraites. Et quasi entièrement accaparée par... ses partisans ! « Un œil sur le monde » ou sur le microcosme de LCI ?

    « Il y a déjà énormément, énormément de réactions et on va les commenter [...] avec notre plateau ici : les analystes stars de LCI ! La dream team de l’analyse est avec nous ce soir ! » Tremblez ! Fidèle à son ADN, LCI a effectivement mis le paquet : Adrien Gindre, rédacteur en chef du service politique de TF1/LCI, Arlette Chabot et Jean-Michel Aphatie, qu’on ne présente plus, Pascal Perri, grand propagandiste par temps de réformes, et enfin Valérie Nataf, éditorialiste maison, elle aussi. Un plateau 100% éditocrates donc, chapeauté par Julien Arnaud. Au cours de l’émission, la rédaction opérera trois changements... pour que rien ne change :

      À 20h35, François Lenglet remplace Pascal Perri ;

      À 20h55, Raymond Soubie fait son entrée, présenté comme « spécialiste des questions sociales » (nous y reviendrons...) ;

      À 21h11, Maurice Szafran (éditorialiste à Challenges) et Damien Fleurot, chef adjoint du service politique TF1-LCI, relèvent respectivement Jean-Michel Aphatie et Adrien Gindre.

    Dans ce parfait entre-soi, si de (très) maigres nuances se font jour sur le fond de la réforme, chacun l’accompagne poliment au nom de la défense de l’ordre établi. Une réforme injuste ? Passe encore. Mais face au « désordre » que préparent les opposants, l’éditocratie veut serrer les rangs.

    Cette conversation mondaine d’une heure et cinquante-deux minutes piétine allègrement le pluralisme, pour au moins trois raisons. D’abord, parce que seules 17 minutes, soit un septième du temps total de l’émission, sont allouées à Philippe Martinez et Céline Verzeletti (CGT), Yvan Ricordeau (CFDT) et Éric Coquerel (La France insoumise) pour porter la contradiction [1]. Ensuite, parce que ces derniers interviennent à tour de rôle en duplex, soit dans des conditions bien moins confortables que celles allouées aux commentateurs autorisés, empêchant notamment les premiers de réagir aux propos des seconds. Enfin, parce que non contents de détenir le monopole de la parole, les chiens de garde ne résistent pas à la tentation de tancer leurs opposants pendant le peu de temps d’expression qui leur est imparti. Si Éric Coquerel en fait les frais – « Emmanuel Macron, il a été élu ! [...] Est-ce que la démocratie n’a pas parlé au moment de la présidentielle ? » (Julien Arnaud) –, Philippe Martinez reste au centre du viseur collectif :

    - Adrien Gindre [à propos de la journée de mobilisation du 19 janvier] : Pourquoi si tôt ?! Pourquoi si vite ? Pourquoi avant le conseil des ministres ? Vous n’attendez rien de la discussion qui va s’ouvrir au Parlement et qui peut encore améliorer le texte ?

    - Valérie Nataf : Ce qui m’a beaucoup frappée moi, c’est votre appel récurrent à la jeunesse et aux organisations de jeunesse que vous appelez à vous rejoindre dès le 19 janvier [...], donc le premier jour de grèves et de manifestations. On le sait, les mouvements de jeunesse, c’est ce que redoutent en général le plus les gouvernements. Est-ce que c’est une façon d’instrumentaliser ces mouvements de jeunesse pour peser plus facilement sur le gouvernement ?

    - Arlette Chabot : Est-ce que vous considérez que toute discussion, toute rencontre avec la Première ministre ou avec le ministre du Travail est désormais totalement inutile ? Et vous refusez toute concertation, c’est fini ?

    En d’autres termes, trois procès en illégitimité. Auxquels Pascal Perri ajoute un quatrième réquisitoire :

    - Pascal Perri : Ce que dit la Première ministre, c’est que le régime est en péril. Précisément, il faut assurer la retraite par répartition dans le temps pour les jeunes. Et puis, il y a des mesures sociales ! Les mesures de prise en compte du congé maternité, des prises en compte de périodes d’intermittence, les 1 200 euros de pension minimum. Monsieur Martinez, c’est le taux de remplacement le plus élevé possible pour quelqu’un qui a été au Smic toute sa vie ! Et vous parlez, vous, de régression sociale ?! Là, je comprends pas !

    - Philippe Martinez : Bah je vais vous expliquer si vous comprenez pas.

    - Pascal Perri : J’suis prêt ! [Rires]

    Une poignée de secondes allouées à Philippe Martinez ? Autant de secondes en trop pour Pascal Perri, qui n’en finit pas de déverser sa morgue :

    - Philippe Martinez : [À propos des] 1 200 euros, on ne sait pas si c’est le régime général uniquement ou si ce sera le régime général et les complémentaires qui feront qu’on arrivera aux 1 200 euros et puis... [Coupé]

    - Pascal Perri : C’est le régime général.

    - Philippe Martinez : Ça n’a pas été précisé et on a des doutes... [Coupé]

    - Pascal Perri : Et la mesure est rétroactive.

    - Philippe Martinez : Non mais vous pouvez faire le porte-parole du gouvernement, moi... [Coupé]

    - Pascal Perri : Non mais je vous donne des faits, moi. Répondez plutôt ! Je vous donne des faits. C’est des faits ça !

    - Philippe Martinez : Mais écoutez-moi !

    - Pascal Perri : Bah je vous écoute.

    - Philippe Martinez : Non, ce ne sont pas des faits... [Coupé]

    - Pascal Perri : Bah si !

    - Philippe Martinez : Ce ne sont pas des faits... [Coupé]

    - Pascal Perri : Si.

    On ne saura jamais ce qu’aurait voulu démontrer Philippe Martinez, les interruptions intempestives – dans les conditions d’un duplex qui plus est – ayant rendu son expression littéralement impossible [2].



    Une fois ces éléments perturbateurs mis à la porte, tout rentre dans l’ordre. Monsieur Perri fait ses gammes – « C’est une réforme qui permettra de faire des économies qui vont être redistribuées. Moi ce qui me frappe dans cette réforme, c’est qu’elle est relativement sociale. » –, paraphrasé par François Lenglet, qui, à peine assis, s’empresse de vanter une réforme à la « composante redistributive très importante ». Et tandis que Jean-Michel Aphatie, Arlette Chabot et consorts s’étourdissent de pronostics sur la future mobilisation, la « concurrence » syndicats/partis de gauche ou « la résurrection » des Républicains, le mot d’ordre de l’émission se précise : « Information nulle part, commentaire de la communication partout ». Adrien Gindre : « Le gouvernement doit pouvoir montrer qu’il sait travailler avec des oppositions différentes pour ne pas s’enfermer dans l’idée qu’il est uniquement dans le dialogue de droite, c’est aussi la raison pour laquelle la Première ministre a autant insisté sur les avancées sociales, comme le rappelait François [Lenglet]. » Commentaire de la communication, pour ne pas dire communication tout court :

    - Arlette Chabot : [Le gouvernement a] un train de retard sur l’information des Français. Il fallait ambiancer, si je puis dire, avec les chiffres ! [...] Les projections, le nombre de cotisants pour le nombre de retraités, le déficit envisagé... refaire un petit peu cette information de base pour les Français. [...]

    - Jean-Michel Aphatie : Les chiffres du COR ont été très médiatisés.

    - Arlette Chabot : Bah, très médiatisés, mais le gouvernement n’a pas dit « voilà pourquoi nous sommes absolument obligés ». Faut faire une énoooorme pédagogie ! [...] Donc là, je pense qu’ils ont raté la première partie et maintenant, il faut vraiment parler aux Français.

    Qu’Arlette Chabot se rassure : dès « la première partie », la pédagogie du gouvernement a pu compter sur de nombreux télégraphistes qui, sur LCI et ailleurs, continueront d’accaparer les plateaux.

    Le cirque médiatique culmine aux alentours de 20h55, lorsque que Julien Arnaud annonce l’arrivée d’un retraité en plateau :

    - Julien Arnaud : [Au] temps de la présidence Sarkozy, [...] il y avait des négociations avec Bernard Thibault [l’ancien secrétaire général de la CGT]. Et qui les menait, ces négociations ? Eh bien c’est Raymond Soubie. Et Raymond Soubie, il est avec nous ce soir sur ce plateau ! Merci beaucoup de nous avoir rejoints. Expert évidemment de toutes ces questions sociales. Et vous en avez mené, vous, des réformes des retraites [...] ! Est-ce que le gouvernement a manœuvré du mieux qu’il pouvait pour tenter de faire passer sa réforme ou est-ce qu’il faudrait revoir la copie ?

    - Raymond Soubie : Eh bien pour répondre précisément à la question, je crois que le gouvernement s’en est pas mal sorti.



    L’inverse aurait pu surprendre de la part du « grand architecte de la démolition sociale », ainsi que le baptisait PLPL en 2002, et qui, vingt ans plus tard, n’a rien perdu de sa superbe :

    L’ensemble [de la réforme] est à la fois assez fort, puisqu’on est censés atteindre l’équilibre dans les années 2030 et qu’au fond, socialement, c’est quand même assez équilibré. Alors j’entends beaucoup de gens qui disent « il y a des perdants, c’est scandaleux ». Mais dans tout système, il y a des gagnants et il y a des perdants, la perfection n’est pas de ce monde !

    La haine de classe, en revanche, est consubstantielle au monde de LCI. Car c’est avec un délice non déguisé que les commentateurs écouteront par la suite le « spécialiste des questions sociales » larmoyer sur les « difficultés » des gagnants de la macronie, ou raconter son « délicieux dîner avec vingt dirigeants d’entreprises » la veille au soir [3].

    Des tirades qui n’empêcheront pas le présentateur de solliciter l’avis de l’expert sur la « préparation psychologique et politique du pays » face à la réforme. Et quelle qu’elle soit, Arlette Chabot et Maurice Szafran savent parfaitement ce qu’il leur faudra prescrire :

    - Arlette Chabot [s’adressant à Raymond Soubie] : Il n’y a pas d’autre solution pour le gouvernement, maintenant, les dés sont lancés, il faut tenir. Tenir au Parlement, tenir face à la rue, ce que vous avez connu en 2010. Il n’y a pas d’autre solution, et c’est attendre en espérant que ça passera.

    - Maurice Szafran : On peut penser, Arlette, que face au Parlement, ça fonctionnera. [...] Le vrai problème, c’est la rue.


    ***


    Et le vrai problème de l’information, ce sont ses tenanciers : des gardiens de l’ordre, déguisés en journalistes, accaparant un bien commun pour défendre leurs intérêts de classe. LCI ne s’en est d’ailleurs jamais caché : « Cette chaîne sera un instrument de pouvoir », affirmait Christian Dutoit, ancien directeur général adjoint de TF1. « 20 000 à 25 000 Français se considèrent comme des acteurs de premier plan de la vie politique, économique, religieuse, intellectuelle, scientifique [...]. Si nous ouvrons une chaîne d’information, on se fera 25 000 copains. » [4] CQFD.


    Pauline Perrenot

     
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    Bérénice Levet, dernier avatar de l'éditocratie


    by: Thibault Roques

    Bérénice Levet, dernier avatar de l’éditocratie

    par Thibault Roques,

    Quand les saillies de nos omniscients préférés (Barbier, BHL, Enthoven et consorts) se font plus rares, on se surprend à espérer l’émergence de nouveaux visages, l’ascension de nouvelles figures susceptibles de nous faire changer d’air. Las, le paysage médiatique semble voué à l’éternelle répétition du même. La preuve avec Bérénice Levet, dernier avatar de l’éditocratie.


    Vous avez dit radicale ?

    Certes, s’insurger dans les médias contre « la dévotion à la "diversité" et aux "minorités" » n’est pas d’une folle originalité. Non plus que de dénoncer « la déferlante du mouvement #MeToo en 2017 puis, en 2020, à la suite de la mort de George Floyd aux États-Unis, la fièvre de Black Lives Matter, avec, dans les deux cas, une génuflexion obligée et ostentatoire. » Mais cela vous campe le personnage, « philosophe et essayiste » de surcroît.


    Une belle « carrière médiatique »

    Sa page Wikipédia évoque en tout cas sa « carrière médiatique ». À juste titre, car ayant finalement préféré l’exhibition narcissique sur les plateaux et à la radio au dur labeur des philosophes de profession, elle est volontiers « entrée dans la polémique » (Front populaire, février 2022), ce qui est encore la façon la plus sûre d’exister médiatiquement.



    Profil d’une œuvre

    Mais venons-en au fond de sa pensée, si l’on peut dire. Avant d’entrer dans l’œuvre, voici quelques titres des ouvrages commis ces dernières années : d’abord, La Théorie du genre ou Le Monde rêvé des anges : l’identité sexuée comme malédiction. Puis ce fut Le Crépuscule des idoles progressistes, prélude au téméraire Libérons-nous du féminisme ! : Nation française, galante et libertine, ne te renie pas ! S’ensuivit L’Écologie ou l’ivresse de la table rase avant une audacieuse synthèse dans son tout dernier opus, Le Courage de la dissidence.

    De quoi donner le profil d’une pensée. Ajoutez à cela les principaux titres auxquels elle collabore – Causeur, Valeurs Actuelles, L’Incorrect, La Revue des Deux Mondes, Commentaire –, et le décor est planté. Quant aux institutions auxquelles Bérénice Levet s’est associée, qu’elles se nomment Centre Sèvres ou Institut Thomas-More, elles sont un savant mélange de libéralisme, de conservatisme et de catholicisme.


    Kamoulox permanent

    Il faut bien l’admettre, pourtant : ses propos ne manquent pas de panache mais peut-être un peu d’originalité. Jugez plutôt : luttant contre « l’infiltration des idéologies diversitaires et victimaires » elle nous livre « les raisons pour lesquelles nous devons refuser de nous soumettre aux arrêts du wokisme et de son bras armé, la "cancel culture" ». De fait, « l’idéologie woke » vire à l’obsession – sans que l’on ne sache jamais de quoi il retourne, d’autant que, ô vertige, « le wokisme a remplacé le marxisme » selon elle. Les penseurs rigoureux en seront pour leurs frais puisque Bérénice Levet n’appartient visiblement pas à cette catégorie de philosophes en quête de définitions précises ou de comparaisons historiques motivées. Mais qu’importe : en croisade contre tous les « penchants totalitaires », elle s’insurge notamment contre le « totalitarisme vert », sans que l’on sache non plus ce dont il s’agit exactement, à moins de s’apparenter à « l’homme à trottinette », signe ultime à ses yeux de « l’immaturité des écologistes ».

    Elle ne craint pas plus de s’élever contre le « totalitarisme féministe ». Dotée d’un incontestable sens du timing et d’une audace certaine, elle redoute dès la fin octobre 2017, alors que les affaires Weinstein éclatent et que le mouvement Metoo prend de l’ampleur, « que le féminisme ne vive que "de la criminalisation des hommes" » (BFM-TV, 20 octobre 2017). Fustigeant « le grand récit intersectionnel » (?), elle n’a pas de mots assez durs pour « la redoutable Terreur féministe ».


    Vous n’aurez pas sa liberté de penser

    Rien que de normal dans l’éditocratie triomphante diront certains. Le fait que cette bouillie de pensée, fondée sur des « vérités » hors sol assénées sans la moindre enquête de terrain (elle plaide « l’enquête philosophique »…), nous soit servie de plateaux en tribunes du soir au matin est inquiétant en soi. Mais qu’il finisse par faire oublier que dans les grands médias, on pourrait aussi bien avoir des intellectuels progressistes parlant de sujets précis en connaissance de cause est plus préoccupant encore. Comme le déplorait Pierre Bourdieu lors d’un passage à l’antenne célèbre, « la télévision a cette propriété extraordinaire qu’elle donne presque toujours la parole sur le monde social à ceux qui n’en connaissent rien et qu’elle donne très peu la parole à ceux qui pourraient en parler » (Arrêt sur images, 20 janvier 1996).

    Évidemment toutologue, comme la plupart de ses prédécesseurs ou homologues, Bérénice Levet est omniprésente dans les médias, et capable de disserter in abstracto sur les sujets les plus divers. Faussement radicale mais vraiment réactionnaire, elle multiplie les plaidoyers sans âge ni auteur pour les idées majuscules : Liberté, République, Civilisation, etc., sans jamais oublier de vanter le modèle français « indifférent aux différences » qui « cultive sa passion du beau ». Fermez le ban !


    L’emprise de l’essayisme

    Vent debout contre toutes les « modes » de l’époque (féminisme, écologie, inclusivité, pensée critique et progressiste en général), son indignation s’arrête néanmoins là où commence l’emprise des médias. Car s’il est un sujet sur lequel elle n’a rien à redire, ce sont bien les médias qui l’invitent si généreusement. On ne mord pas la main qui vous nourrit… Avoir micro ouvert chez Alain Finkielkraut ou chronique permanente sur CNews, passe encore. Mais ses interventions ponctuelles sur le service public (France 5, France Inter) ont de quoi interroger. A-t-on réellement besoin d’offrir une vitrine supplémentaire à un discours aussi rance que convenu ?

    Nul doute que ces nouvelles têtes de gondole rejoindront bientôt les oubliettes de l’histoire médiatique. Reste la petite musique de fond qui, au mieux insipide et au pire ultra conservatrice (avec l’« essayisme » en guise de paravent), risque d’envahir et de polluer le débat public encore longtemps. C’est parce que ces discours en apparence détonants sont en réalité rebattus qu’ils sont si bien accueillis par les médias mainstream. Le plus regrettable, c’est que Bérénice Levet, à l’instar d’autres élucubrateurs de ses amis (P. Bruckner, M. Onfray, J. Julliard, entre autres…), occulte ceux qui font réellement profession de penser. Si la « liquidation d’une civilisation » est aujourd’hui effectivement à craindre, c’est d’abord et avant tout à cause de l’emprise du champ et des logiques journalistiques sur le champ intellectuel et le service public de l’information.


    Thibault Roques

     
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    Retraites : quatre journalistes contre Marine Tondelier (EELV)


    by: Pauline Perrenot

    Retraites : quatre journalistes contre Marine Tondelier (EELV)

    par Pauline Perrenot,

    Dimanche 8 janvier, la secrétaire nationale d’EELV, Marine Tondelier, était l’invitée de « Questions politiques », une émission diffusée simultanément sur Franceinfo et France Inter, en partenariat avec Le Monde. Le dispositif de cette émission hebdomadaire d’une heure, construit autour de trois éditorialistes et d’un présentateur, est réputé pour de mémorables et récurrentes gardes à vue du personnel politique de gauche, et ne laisse que de (très) maigres marges de manœuvre aux contestataires de l’ordre social. Nouvel exemple ce 8 janvier, où il fut question, en début d’entretien et pendant quinze minutes, de la future réforme des retraites.

    Comme souvent sur le PAF, une émission comme « Questions politiques » cherche moins à faire entendre la parole de l’invité qu’à faire valoir l’invitant : trois têtes d’affiche de l’éditocratie, réunies chaque semaine autour du présentateur Thomas Snégaroff – en l’occurrence ce 8 janvier, Nathalie Saint-Cricq (France Télévisions), Carine Bécard (France Inter) et Françoise Fressoz (Le Monde). « L’interview » à proprement parler débute d’ailleurs après un passage obligé par trois éditoriaux successifs, tant le commentaire de ces grandes observatrices de la vie politique est jugé incontournable...

    Et d’une originalité à couper le souffle : « Le pays bouge à chaque fois qu’il est acculé, pontifie à cette occasion Françoise Fressoz. Et il bouge de façon assez profonde parce qu’au fond, il sent que c’est l’opération de la dernière chance. [...] Donc moi, ce que je sens comme philosophie [...], c’est qu’au fond, on se réforme, on s’adapte, et c’est ce qui fait qu’on reste quand même une grande puissance qui compte. » De quoi largement présager de la suite... Car en tant qu’opposante à la réforme des retraites, Marine Tondelier perturbe incontestablement la « philosophie » de Françoise Fressoz. Ce qui lui vaut d’emblée, en guise de première question, un rappel à l’ordre :

    Thomas Snégaroff : Vous avez écrit que vos baskets étaient prêtes, sous-entendu que vous êtes prête à descendre dans la rue, si j’ai bien compris ce que ça voulait dire... Vous n’avez pas d’abord envie d’écouter Élisabeth Borne qui mardi va présenter les grandes lignes [de la réforme des retraites] ?

    Un sarcasme que l’on retournerait volontiers aux journalistes, n’ayant de toute évidence pas attendu le texte officiel de la Première ministre pour en faire la promotion, parmi lesquels Françoise Fressoz, qui décrivait le 27 décembre 2022, dans Le Monde, une réforme « devenue indispensable, non seulement pour équilibrer le système mais aussi pour rassurer Bruxelles. » L’absence du texte officiel n’empêchera pas non plus les intervieweurs du jour d’en « débattre », et encore moins de pousser leur invitée à délivrer (par avance) des bons points au gouvernement :

    - Carine Bécard : Malgré tout, il n’y a pas des choses que vous pourriez retenir ?

    - Nathalie Saint-Cricq : Genre les 1200 euros ?!

    - Carine Bécard : Voilà, le minimum vieillesse. Mais je pense aussi à l’index qu’ils veulent mettre dans les entreprises pour les seniors. Ça, c’est quand même des choses positives ou pas ?

    Ainsi l’interpellation initiale de Marine Tondelier par Thomas Snégaroff n’apparaît-elle guère légitime, peinant à cacher le vrai problème aux yeux des journalistes : refuser le recul de l’âge de départ à la retraite – qui fonde de fait le désaccord de toutes les oppositions politiques et syndicales. Voilà qui n’est pas acceptable. Dès le début de l’interview, Françoise Fressoz se charge ainsi de le faire comprendre à l’invitée, en reprenant le mantra du déficit budgétaire pour justifier la nécessité de la réforme gouvernementale :

    Françoise Fressoz : Il y a quand même [...] un problème de financement, que vous ne jugez pas très important, mais qu’est-ce qu’il faut faire ? Est-ce qu’on reste les bras ballants en disant « bah, on va attendre que le système se déséquilibre tranquillement et on ne paiera plus les pensions », ou il y a des remèdes à trouver ?

    Où l’on comprend que les « remèdes » sont nécessairement néolibéraux et que tout opposant à l’affaiblissement de l’État social est, aux yeux de l’éditocratie, un partisan de l’« immobilisme ». Dans ce registre, Nathalie Saint-Cricq reste encore la plus explicite :

    Nathalie Saint-Cricq : Est-ce que vous considérez qu’on ne touche à rien, ou est-ce que vous êtes comme certains au Parti socialiste ou à La France insoumise à considérer que non seulement on ne bouge pas, mais on revient à 60 ans, c’est-à-dire que même la réforme Touraine votée en 2014, c’est quelque chose qui n’était pas nécessaire ?

    Où l’on comprend qu’une réforme visant un (retour au) progrès social – la retraite à 60 ans – équivaudrait à « ne pas bouger »... Passés les inévitables aboiements – « Élisabeth Borne dit 100 milliards [de déficit] sur 10 ans quand même ! » (Françoise Fressoz) ; « Les Français vieillissent et il y aura de plus en plus d’inactifs face aux actifs ! » (Carine Bécard) –, Françoise Fressoz continue de prêcher insidieusement le « no alternative » au fil d’une autre question à tiroirs, consistant à distiller ses partis pris sous la forme interrogative, en prenant soin de caricaturer les positions de ses adversaires pour mieux les décrédibiliser :

    Françoise Fressoz : Alors, la réforme des retraites, elle s’inscrit dans un contexte qui est un endettement de la France assez conséquent : plus de 110% du PIB, des taux d’intérêt qui remontent donc un problème de charge de la dette qui va peser dans les années à venir. Comment vous considérez ce sujet ? En disant « bon ben on essaiera d’annuler la dette, c’est pas une charge », ou comment vous essayez de concilier ce que vous proposez, c’est-à-dire de nouveaux avantages, le retour à la retraite à 60 ans, ce qui va coûter et non pas faire des économies, et cette situation budgétaire dans laquelle on se retrouve ?

    Une « question » qui n’en est pas vraiment une, tant les incises sont éloquentes et la mise en « contexte », passablement orientée (on pourrait en choisir d’autres) et qui contraint l’interview, sinon l’interviewée, à valider le cadrage gouvernemental et libéral. Interrompant de surcroît Marine Tondelier au bout de cinq secondes – « D’accord, mais il y a quand même un environnement très endetté ! », puis, agitant les bras en l’air : « D’accord, d’accord... [...] Mais vous, vous pensez qu’on peut tout financer comme ça ? » – Françoise Fressoz ne cherche pas tant à savoir comment son invitée « considère le sujet » qu’à pointer du doigt une opposante ayant l’outrecuidance de ne pas considérer le sujet... à la manière du gouvernement.


    Les interlocuteurs illégitimes versus le gouvernement


    Ainsi, toute référence non homologuée – par le gouvernement – finit pas être disqualifiée. Marine Tondelier s’appuie-t-elle sur une tribune de Thomas Piketty [1] pour dénoncer le fait que les 20 milliards d’euros d’économies annuels revendiqués par le gouvernement dans le cadre de cette réforme « seront pris aux plus pauvres » ? Aucun des quatre intervieweurs ne réclame de développement ni ne rebondit sur cette tribune. Pis, Nathalie Saint-Cricq tient à donner une « précision » aux auditeurs :

    - Nathalie Saint-Cricq : Bon alors d’abord, Thomas Piketty n’est pas a-idéologique [sic] !

    - Marine Tondelier : Mais Élisabeth Borne non plus.

    - Nathalie Saint-Cricq : Très bien... C’était pour juste préciser si par hasard nos auditeurs ne connaissaient pas Thomas Piketty, il est plutôt considéré comme un économiste très à gauche.

    Une « précision » dont s’exemptent les mêmes intervieweurs quand ils invitent des économistes libéraux, qui peuvent quant à eux s’exprimer dans les médias ou y présenter des émissions – comme c’est le cas sur le service public radiophonique [2] – sans risquer le moindre étiquetage politique de la part des journalistes.

    Rebelote lorsque Marine Tondelier cite un rapport de la Drees (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) faisant valoir que la réforme gouvernementale pèsera bel et bien sur les dépenses publiques [3]. Une analyse qui aurait d’autant plus mérité d’être détaillée qu’elle n’est jamais mentionnée par les commentateurs préférant souligner, à l’instar de Françoise Fressoz, qu’une retraite à 60 ans « va coûter et non pas faire des économies ». Cette dernière bricole donc aussitôt un contre-argument imparable au rapport de la Drees :

    Ouais... le gouvernement a des chiffres complétement euh... qui contredisent complétement ça ! Qui contredisent complétement ça.

    Un point c’est tout.

    « Marine Tondelier... Marine Tondelier. J’ai quand même une question que je pose souvent ici : mais alors, pourquoi le font-ils ? » Et Thomas Snégaroff de réitérer quelques instants plus tard : « Je reprends ma question : le gouvernement veut-il donc sciemment appauvrir les plus pauvres, les plus vieux, et si c’est le cas, pourquoi ? » Le journaliste coupe la réponse au bout de seulement trois secondes – « Mais pourquoi ? Mais pourquoi ?! » –, secondé par Nathalie Saint-Cricq : « C’est de la méchanceté ? » La responsable écologiste évoque alors un « gouvernement au service d’une classe » et pointe de précédentes mesures antisociales, comme la baisse des APL ou « la traque aux chômeurs ». C’en est trop pour Nathalie Saint-Cricq, qui l’interrompt et entame sa propre (mais courte) liste :

    - Nathalie Saint-Cricq : La gratuité des prothèses auditives, la gratuité d’un certain nombre de choses.

    - Marine Tondelier : Ok, non mais...

    - Nathalie Saint-Cricq : Ben non, non, mais attendez ! S’il faut faire un bilan, on peut le faire globalement !

    Chiche...

    Une nouvelle fois, l’entretien ne dépareille pas la collection des guet-apens du PAF par temps de réforme. De A... à Z : quoi de mieux, pour clore le dossier des retraites, qu’une petite dose de démobilisation sociale ?

    - Thomas Snégaroff : Comment ça va se terminer dans la rue ? Est-ce qu’il y aura du monde ? Beaucoup évoquent une forme d’apathie de la société française. Est-ce que vous n’êtes pas inquiète de vous retrouver un peu seule avec vos baskets dans la rue ?

    - Carine Bécard : Les syndicats ne gagnent plus rien dans la rue aujourd’hui ! Qu’est-ce qu’ils ont gagné ?!

    Rideau.


    ***


    Au terme de cet « entretien », et comme souvent, les auditeurs en auront sans doute davantage appris sur le positionnement des journalistes concernant la future réforme qu’ils n’auront eu accès à l’argumentaire de l’une de ses opposantes. « Retraites : révoltés ou résignés ? » titrait le bandeau de l’émission. Déterminés à défendre les reculs sociaux, les éditorialistes le sont assurément.


    Pauline Perrenot

     
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    Réforme des retraites, Jean-Claude Dassier, La Dépêche du Midi et compagnie : revue de presse de la semaine


    by: Maxime Friot

    Réforme des retraites, Jean-Claude Dassier, La Dépêche du Midi et compagnie : revue de presse de la semaine

    par Maxime Friot,

    Critique des médias : une revue de presse hebdomadaire. Si ce n’est exhaustive, au moins indicative [1]. Au programme : du 01/01/23 au 06/01/23.

    Critique des médias


    « Réforme des retraites : l’éditocratie en ordre de bataille », Acrimed, 6/01.

    « Dassier et les musulmans : une longue histoire de dérapages », Arrêt sur images, 2/01 [article complet réservé aux abonnés].


    Économie des médias


    « Le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky veut entrer au capital du média en ligne Brut », Le Figaro, 2/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « L’État finance à fonds perdu et sans fondement la presse vieillissante des milliardaires », Mediapart, 2/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « La Ligue 1 sur Amazon, une martingale pour l’Equipe », L’Informé, 5/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Centre-France : les élus alertent », déclaration intersyndicale, 4/01.

    « Coup de frein sur les investissements dans les programmes télé », Le Figaro, 4/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Le gouvernement britannique renonce à privatiser Channel 4 », Le Figaro, 5/01.


    Liberté d’informer


    « Répression des journalistes en Algérie. Quand l’armée reste une ligne rouge », Orient XXI, 4/01.

    « Pakistan : le journaliste Hamza Azhar Salam menacé de mort pour une enquête sur un scandale de corruption au sommet de l’État », RSF, 5/01.

    « Sénégal : le journaliste Pape Alé Niang « extrêmement éprouvé » par sa grève de la faim », Le Monde, 3/01.

    « A Dakar, les organisations de presse mobilisées pour la libération immédiate de Pape Alé Niang », Le Monde, 4/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « L’appel de 78 journalistes africains, à l’instigation de RSF, pour la libération du journaliste Pape Alé Niang et le respect de la liberté de la presse au Sénégal », RSF, 6/01.


    À signaler, aussi


    On évoquait fin décembre la parution dans L’Empaillé du troisième article d’une trilogie consacrée au passé collaborationniste de La Dépêche du Midi. L’article en question étant désormais en ligne, c’est l’occasion de rappeler les deux premiers volets :

    « Bousquet, un criminel de guerre chez les Baylet », L’Empaillé, 5/01.

    « La Dépêche, Pétain et les nazis – épisode 1/3 », L’Empaillé, 14/07/22.

    « La Dépêche, Pétain et les nazis : épisode 2/3 », L’Empaillé, 22/10/22.

    À signaler, aussi :

    « Radio France : ceux qui tendent le micro prennent la parole », Libération, 6/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Le Figaro : Alexandre Devecchio prend la tête du service Débats », La Lettre A, 3/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Serge July de retour à "Libération" », Le Monde, 6/01.

    « Fin de l’émission "Tracks" sur Arte : les marges à l’ombre », Libération, 5/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « SOS racistes », Sébastien Fontenelle, Politis, 4/01.

    « L’Iran ferme un institut français après la publication par "Charlie Hebdo" de caricatures », Le Monde, 5/01.

    « "Charlie Hebdo" : le site Internet de l’hebdomadaire a été piraté, une enquête est ouverte », Le Monde, 5/01.

    « Après le piratage de "Charlie Hebdo", un hacker au profil flou et une étrange campagne sur les réseaux sociaux », Le Monde, 6/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Droits des médias : très chère justice », Podcastine, 5/01.

    « Facebook : L’Union européenne inflige une amende de 390 millions d’euros au géant américain », Pure Médias, 5/01.

    « "Emily in Paris", une boulangerie contre "Le Parisien" », Arrêt sur images, 3/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « Enquêter sur Hanouna : enfant-roi ou Janus impitoyable ? », Arrêt sur images, 4/01 [article complet réservé aux abonnés].

    « France Télévisions : Tempo, un projet purement économique et non éditorial », déclaration intersyndicale, 5/01.

    « Pour vendre Editis, faut-il museler ActuaLitté ? », ActuaLitté, 06/01.

    « La VAR contre la télé », Cahiers du football, 2/01.

    « Médias des milliardaires, sondages manipulés : la bataille de l’opinion est lancée », Le Média, 6/01.

    « Les cours de la bourse sont-ils une information ? », blog, 4/01.

     
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    Réforme des retraites : l'éditocratie en ordre de bataille


    by: Pauline Perrenot

    Réforme des retraites : l’éditocratie en ordre de bataille

    par Pauline Perrenot,

    Depuis quelques semaines, et d’autant plus depuis qu’Emmanuel Macron a annoncé que « cette année sera [...] celle d’une réforme des retraites », éditorialistes et autres professionnels du commentaire savent qu’une grande mobilisation éditoriale les attend. À la Une des journaux, sur les plateaux de télévision et dans les studios de radio, la contre-réforme des retraites occupe progressivement le débat médiatique, qui repose, comme toujours en ces circonstances, sur un pluralisme en trompe-l’œil.

    L’éditocratie est embarrassée. Non que cette contre-réforme lui déplaise sur le fond, tant le refrain de l’équilibre budgétaire et le mantra du « travailler plus » face à « l’allongement de la vie » la font mécaniquement frétiller. Mais elle marche sur des œufs. Par crainte du front syndical – incluant, à son grand dam, la CFDT, opposée à tout recul de l’âge de départ à la retraite – et politique, et plus généralement, par peur d’un embrasement social à même d’enrayer la frénésie (contre-) réformatrice du président. Dès lors, disposant encore d’informations parcellaires – le texte ne sera officiellement présenté que le 10 janvier en conférence de presse par Élisabeth Borne – et sans gréviste à se mettre immédiatement sous la dent, les têtes d’affiche les plus en vue préparent le terrain. Si, d’apparence, le « débat » médiatique ne s’est pas (encore) mué en rouleau compresseur, tous ses cadrages fondamentaux sont d’ores et déjà en place : enfermement du débat dans les termes gouvernementaux au détriment des alternatives avancées par les syndicats et les partis de gauche ; dissertations sur la « méthode » et la « pédagogie » présidentielles ; prophéties inquiètes ou moqueuses sur les mobilisations sociales à venir.


    Défenseurs acharnés et conseillers du prince


    « [C’est] dans un mois, plus encore que maintenant, que le président et le gouvernement devront faire preuve de détermination. » Par la voix de son rédacteur en chef Guillaume Tabard (3/01), la détermination du Figaro en défense de « la-réforme » s’affiche comme inébranlable : « Il faudra se battre contre tous ceux qui qualifient d’antidémocratique l’adoption d’une réforme rejetée par une majorité de l’opinion. Comme si une réforme n’était juste qu’à la condition d’être populaire. » Constante depuis des décennies en la matière, la ligne éditoriale est donnée pour les semaines et les mois à venir : « Pour réformer les retraites, Macron aura raison de tenir ». Il pourra en tout cas compter sur l’engagement sans faille du quotidien de la famille Dassault. Dès le lendemain (4/01), Vincent Trémolet de Villers ajoute d’ailleurs au coup de marteau une bonne dose de mépris de classe :

    Par quel mystère un impératif économique – équilibrer un système en déficit structurel – et une évidence démographique – de moins en moins d’actifs, de plus en plus de retraités – se présentent-ils chaque jour un peu plus comme une sorte d’Armageddon politique ? L’esprit d’habitude ? La société de loisirs ? Le mépris du travail ? L’enfermement idéologique ? La crainte du feu d’artifice social que les Français déclenchent dès qu’ils entendent le mot réforme ?

    « L’enfermement idéologique » ? C’est précisément le processus de copinage inter-rédactionnel qui permet, par exemple, à la chefferie du Figaro de ne pas cantonner sa propagande aux pages du Figaro, mais de la ventiler sur LCI ou France Inter (par l’intermédiaire de Guillaume Roquette, directeur de la rédaction du Figaro Magazine), dans la matinale de Radio Classique (où intervient quotidiennement Guillaume Tabard), ou encore celle d’Europe 1, qui héberge gracieusement, chaque matin, Trémolet de Villers – il vante à l’antenne une « réforme plus nécessaire que jamais », motivée par un « impératif économique » et une « évidence démographique » (4/01) –, en alternance avec le directeur des rédactions du Figaro, Alexis Brézet :

    D’après les sondages, les Français sont encore plus hostiles aujourd’hui à un report de l’âge de la retraite qu’ils ne l’étaient il y a douze ans à l’époque de la réforme Sarkozy ! Alors on en déduira soit que nos compatriotes sont irrémédiablement imperméables au simple bon sens qui veut que quand on vit plus longtemps, bah il faut travailler plus longtemps ; soit qu’Emmanuel Macron a totalement échoué à faire, comme on dit, la pédagogie de cette réforme […]. (Europe 1, 2/01)

    Et si la chefferie du Figaro capte ainsi à elle seule une part non négligeable de la parole médiatique à des heures de grande audience, elle est loin d’être la seule en défense du gouvernement. Lentement mais sûrement, les membres du très libéral « Cercle des économistes » sont évidemment de sortie : « La réforme des retraites est essentielle » affirme par exemple Christian de Saint-Étienne dans la matinale de Sud Radio (2/01) ; « La réforme est absolument indispensable » répète Élie Cohen sur BFM-TV (2/01), paraphrasé le lendemain par l’ultra-libéral Marc Touati, déçu cependant que la réforme ne soit pas à la hauteur du projet (avorté) de 2019...

    Dès le mois de décembre, Le Parisien jouait lui aussi le bon élève : « Il faudra du courage pour mener à bien cette réforme rendue nécessaire mais impopulaire chez les Français », affirmait par exemple le directeur adjoint de la rédaction, Jean-Baptiste Isaac, avant de prêcher l’orthodoxie et le « no alternative » ordinaires : « Le FMI […] a été clair, il y a quelques jours, en se penchant sur le cas de l’Hexagone. Notre pays doit s’engager clairement sur le chemin des réformes structurelles, sans quoi il n’y aura plus de marges de manœuvre pour investir dans la transition numérique et écologique. » Un parti pris qui ouvrait d’ailleurs deux pleines pages d’entretien avec Élisabeth Borne (2/12/2022), cordialement invitée à présenter son « plan pour les retraites » – gageons que l’attachement au pluralisme et au « débat d’idées » conduira Le Parisien à octroyer un dispositif éditorial similaire aux opposants pour qu’ils exposent, par exemple, leurs mesures en faveur de la retraite à 60 ans...



    L’exercice n’a toutefois guère porté ses fruits, du moins si l’on en croit le cri de désespoir poussé par Frédéric Michel, rédacteur en chef du quotidien, à la veille de Noël : « Les heures passées par [le] gouvernement [d’Emmanuel Macron] à alerter l’opinion et à négocier avec les partenaires sociaux n’y changent rien. L’acceptabilité d’une nouvelle réforme ne va toujours pas de soi ! » (Le Parisien, 23/12/2022). De quoi remettre le couvert le 5 janvier : revendiquant son rôle de passe-plat, Le Parisien s’enorgueillit cette fois d’une interview avec le ministre du Travail, Olivier Dussopt, introduite en Une par un titre grossier, à la visée pour le moins performative : « Retraites : "Les Français plus raisonnables que certains responsables syndicaux" ». Comme à l’accoutumée, le « dialogue social » – tant préconisé par le gouvernement – se passe encore mieux quand il se fait à sens unique, par l’intermédiaire d’une presse docile...

    Car de toute évidence, l’éditocratie sait pertinemment que cette réforme des retraites ne « va pas de soi ». C’est d’ailleurs précisément pour cela que le traditionnel escadron des « pédagogues » se met en place. Sur RTL (2/01), Alba Ventura synthétise « tout le sujet » auprès des auditeurs : « Faire de la pédagogie [...]. La pédagogie n’est pas faite sur ce sujet ! On ne sait pas où on va. Donc déterminé, Emmanuel Macron l’est, il va falloir qu’il se montre pédagogue. » Patrice Carmouze, dans L’éclair des Pyrénées (2/01), tient lui aussi à dispenser aux récalcitrants, nécessairement campés dans leurs rôles d’ignorants, la voix de la « raison » autoritaire : « Comment se sortir de ce piège sinon par la pédagogie et la raison ? » assène le journaliste, avant de dérouler les éléments de langage – déficit du système des retraites, augmentation de l’espérance de vie, remboursement de la dette – pour mieux se faire conseiller du prince :

    Voilà quelques-unes des questions que la Première ministre, Élisabeth Borne, qui a la lourde tâche de mener à bien la réforme, doit mettre sur la place publique. Car pour vaincre les réticences, on peut faire parfois le pari de la raison et de l’intelligence. (2/01)

    Raison versus perception, c’est également le diptyque de classe – ponctué d’arguments d’autorité – que mobilise en continu Alain Duhamel sur BFM-TV, pour lequel « la-réforme » est nécessairement... néolibérale :

    Tous les pays y sont passés. Il y a de moins en moins d’actifs et plus de retraités [...] donc il faut faire quelque chose. Ça, c’est le discours de la rationalité. Et puis il y a le discours de la sensibilité ou de la perception ou de la vie quotidienne des Français qui disent « nous, on n’en a pas envie, pour nous, c’est un recul social ». Vous avez une rationalité économique contre un sentiment de recul social.(2/01)

    Les commentateurs ne le répèteront jamais assez : le gouvernement « sait », et les opposants, rétifs et mal informés, « ont le sentiment » que... Une pensée automatique – connue de tous, et par cœur –, qui aurait de quoi faire sourire si elle n’était pas promise à un grand avenir médiatique dans la séquence qui vient, parasitant d’ores et déjà le débat : « Est-ce qu’il n’y a pas un défaut de pédagogie ? » s’interroge ainsi Olivier Truchot sur BFM-TV (3/01) ; sur France Info (2/01), l’inénarrable Renaud Dély déplorait lui aussi le « déficit de pédagogie [du gouvernement] pour essayer de prôner cette réforme. » Qu’à cela ne tienne : la radio publique s’y employait à sa place quelques instants plus tôt dans la matinale, en compagnie du sondologue Jérôme Fourquet, excellant dans le porte-parolat gouvernemental :

    - Salhia Brakhlia : Aujourd’hui, Emmanuel Macron ne peut pas reculer. S’il le faisait, il perdrait sa crédibilité pour la fin du quinquennat ?

    - Jérôme Fourquet : Effectivement, ce serait compliqué. [...] Le coup est parti, il faut aller maintenant au bout. Il mise beaucoup sur cette réforme pour travailler son image de président réformateur et puis deuxième point, le dossier des retraites a été un des sujets avortés du premier quinquennat donc il faut absolument pour lui pouvoir réussir là-dessus. Ce n’est pas uniquement en termes d’image et d’affichage : il y a aussi des choses plus lourdes qui se jouent derrière. À titre personnel, je pense que c’est aussi des gages qui seraient donnés à nos partenaires européens [...] pour montrer que le pays est capable de réformer, de faire des efforts [...].

    La radio publique est, en ce sens, irréprochable : le lendemain, à la même heure, Élisabeth Borne était l’invitée d’une matinale remaniée pour l’occasion (une heure d’entretien). La déclaration selon laquelle l’âge de 65 ans n’était « pas un totem » fit le tour de tous les médias, permettant à ces derniers d’entretenir l’illusion d’une « avancée » et celle, plus incongrue encore, d’une main tendue aux syndicats : « Retraites : Borne lâche du lest » et « Retraites : Borne met de l’eau dans son vin » titreront par exemple deux bandeaux de BFM-TV le soir-même. Excès de zèle ?

    C’est également la démarche du Monde dans l’éditorial du 4 janvier, qui se montre certes encore frileux vis-à-vis d’une réforme pour l’instant (gentiment) qualifiée d’« hasardeuse », mais tient toutefois à adresser un satisfecit à la Première ministre, mise en scène pour son art du dialogue... Que ce dernier soit fantasmé importe peu au quotidien de la déférence : « Au lieu d’être droite dans ses bottes, Élisabeth Borne se montre souple comme le roseau. C’est, par les temps qui courent, la posture la plus sage. » Cette leçon vaut bien un susucre, sans doute...


    « Il n’y a pas d’alternative » : un pluralisme en trompe l’œil


    Dans cette grande théâtralisation, les rédactions assureront que le pluralisme est garanti. Sur le plateau de BFM-TV par exemple (3/01), la députée LREM Prisca Thévenot dispose bien d’un contradicteur en la personne d’Antoine Léaument (LFI). Un pluralisme de représentation, toutefois, tant l’expression contradictoire ne peut sortir du cadre imposé. Antoine Léaument tente-t-il de profiter de son passage à l’antenne pour parler d’une autre réforme possible et exposer les conditions d’une retraite à 60 ans ? Cela lui vaut deux interruptions intempestives de l’animateur Olivier Truchot... et un coup de sifflet immédiat :

    Ça ne sera pas retenu hein, je vous le dis tout de suite ! Donc on peut en discuter mais bon, ce n’est pas le projet du gouvernement ! [...] Ce n’est pas vous qui êtes au pouvoir ! Pardon monsieur le député, c’est très intéressant, mais là, on ne discute pas de ça, on discute de la réforme du gouvernement, pas de votre réforme ! [...] On s’éloigne du sujet !

    Il en va là d’une manière d’étouffer ce qui est pourtant présenté comme un « débat ». Un deuxième ressort consiste à isoler les opposants. Le 2 janvier, sur la même chaîne, Yves Calvi prétendait ainsi « arbitrer » une conversation entre Frédéric Souillot, secrétaire général de Force Ouvrière (en visio-conférence)... et trois fervents partisans de la réforme : l’économiste Élie Cohen, Dominique Carlac’h, vice-présidente du Medef et Jean Viard, sociologue macroniste omniprésent dans les médias. Un dispositif qui, de toute évidence, amusait Yves Calvi au plus haut point :

    - Frédéric Souillot : Je ne suis pas d’accord avec ce que disaient Élie Cohen et vos autres invités.

    - Yves Calvi : Oui, là, vous avez pris une bonne charge hein ! [Rires en plateau]

    Troisième marque du simulacre de « débat démocratique » ? La posture des intervieweurs, sommant d’ores et déjà les représentants syndicaux de « négocier » une réforme dont ils ne veulent pas (et qui n’a pas encore été officiellement présentée), quitte à endosser le rôle de médiateur à la place du gouvernement. Sur RTL (4/01), Amandine Bégot verse pour ce faire dans la politique-fiction face à Laurent Berger : « Si vous obtenez des garanties sur la pénibilité, par exemple, report de l’âge légal pour tout le monde à 64 ans sauf pour un certain nombre de métiers pénibles […], est-ce que là, vous dites banco ? » Plutôt que de laisser le syndicaliste exposer ses propositions, la journaliste lui reposera trois fois la même question. Même traitement pour Céline Verzeletti, secrétaire confédérale CGT, invitée (par téléphone) à s’exprimer quelques minutes dans l’émission « Estelle Midi » (RMC, 3/01). « Vous savez très bien que vous allez échouer ! » lui lance d’emblée la présentatrice, avant de la contraindre au nécessaire... compromis :

    - Estelle Denis : Vous êtes prête à lâcher sur quoi Céline Verzeletti ? Parce que vous savez très bien que de toute façon, le gouvernement n’abandonnera pas sa réforme ! Donc il y a un moment, le gouvernement va lâcher sur les 65 ans, ils vont mettre 64, peut-être les carrières pénibles, un truc sur le travail féminin et tout. Mais vous, vous êtes prêts à lâcher sur quoi ?

    Les chiens de garde, eux, ne lâchent jamais le morceau :

    - Estelle Denis : Tout le monde doit faire un pas ! C’est-à-dire qu’à un moment, si le gouvernement lâche sur certaines choses, vous aussi vous devez être prêts à lâcher sur certaines choses ! Vous ne pouvez pas dire « c’est non à tout ! »

    Là encore, la responsable syndicale a beau contester la posture qu’on lui prête arbitrairement et avancer des alternatives en retour, à peine les mots « retraites » et « 60 ans » sont-ils prononcés que le concert des chroniqueurs se fait entendre : « Ah oui non mais alors non [...], c’est mort ! Là, c’est mort ! » tance la présentatrice, secondée par un confrère : « [Si] les syndicats FO et CGT disent que la base de la négo c’est le retour à 60 ans, ben à partir de là on s’entend pas ! Vous avez votre responsabilité ! [...] Quand vous dites la base, c’est 60 ans, bah il y a plein de gens qui se disent "bah ouais, bah d’accord, bah dans ce cas, on n’avance pas quoi !" Faut peut-être faire un minimum, allez, 61 ans ! [Rires] » Du reste, en début d’émission, la journaliste Emmanuelle Dancourt avait fermé la discussion :

    Le gouvernement a raison parce qu’on n’a pas du tout le choix. Après, il y a le comment on fait les choses, mais sur est-ce qu’il a raison, oui, il a raison. De toute façon, on est en déficit total sur les retraites donc il va bien falloir faire quelque chose ! [...] Je comprends que les gens aillent dans la rue, que les syndicats se mobilisent et en même temps, je ne suis pas sûre que ça change grand-chose. [...] Il faut que cette réforme se fasse.

    Bref, comme à l’accoutumée, les journalistes balisent le périmètre acceptable du débat. Dans la matinale de France Inter le 3 janvier, l’invitation de Thomas Porcher – membre des « Économistes atterrés » – pour débattre de la réforme des retraites face à l’inoxydable et libéral Jean-Marc Daniel, aurait pu passer pour une bonne résolution de la part de la rédaction. C’était sans compter les tirs de barrage de Léa Salamé, visiblement très ennuyée de devoir composer avec une parole économique un tant soit peu hétérodoxe : « C’est quoi votre solution Thomas Porcher ? Parce qu’on est ultra endetté ! Comment on fait ? Votre réponse, c’est quoi ? C’est systématiquement rétablir l’ISF, la flat tax ? Taxer les riches et les entreprises en gros, c’est ça votre réponse ? [...] L’ISF ça ramène 4 milliards hein... C’est pas ça qui va vous financer les écoles et les hôpitaux hein ! » Morgue et sarcasme qui épargneront en revanche Jean-Marc Daniel, dont le discours robotique, martelé depuis quarante ans, aurait pourtant davantage mérité la contradiction... Las : la veille, face à Clémentine Autain (députée LFI), les deux matinaliers de France Inter n’en finissaient pas d’asséner les éléments de langage macronistes en guise de « contradiction », enfermant en réalité le débat dans le cadrage gouvernemental. Outre la performance de Léa Salamé, qui réussit l’exploit de prononcer cinq fois le terme « déficit » en moins de vingt-cinq secondes, Nicolas Demorand dégainait la pensée automatique avec brio :

    - On sait déjà qu’il va falloir travailler plus longtemps pour assurer l’équilibre à long terme de ce système des retraites. Emmanuel Macron a précisé que si nous ne le faisions pas, le système était menacé. Si on ne fait pas cette réforme, il faudra soit augmenter les impôts, les cotisations, soit baisser les pensions. Que répondez-vous à ce diagnostic-là ?

    - Emmanuel Macron affirmait le 3 décembre sur TF1, je cite, que « quand on compare la France avec ses pays voisins, nous avons de la marge, parce qu’on n’est pas le pays qui a l’âge légal ou la durée de cotisation la plus longue […]. » Que la France travaille plus n’est-ce pas, bêtement, le sens de l’histoire ?


    Information ou pronostics ?


    En dehors des premiers tirs de barrage contre les opposants, le journalisme de pronostics s’impose un peu partout : qu’ils s’inquiètent des grèves à venir ou qu’ils se montrent sarcastiques sur l’état des forces syndicales, les commentateurs jugent la mobilisation inopportune... et illégitime. Sur France Info (2/01), Marc Fauvelle s’amuse du « sentiment de déclassement »« Il est justifié [...] ou on aime aussi bien se taper dessus en France et dire "il n’y a rien qui va" ? » – avant de parler du « pessimisme » comme d’un « [sentiment] génétique quasiment chez les Français ! […] Je me souviens d’une étude […] qui montrait que les Français étaient parmi les peuples les plus pessimistes de la planète. On était derrière les Afghans ! Les Afghans étaient plus optimistes que nous ! »

    Alors que l’ensemble des forces politiques de gauche s’oppose à la contre-réforme, Alba Ventura joue quant à elle la carte de la division sur RTL (4/01), tapant à bras raccourcis pour faire rire la galerie : « La gauche, en cette rentrée, c’est un peu comme dans la chanson : elle voudrait bien mais elle peut point, voyez ? [Rires] Et pourtant, on les voit se démultiplier sur les plateaux de télé, de radios ou sur les réseaux sociaux […] ! Ah pour se faire entendre, ils se font entendre… pour se montrer unis, c’est plus compliqué ! En fait c’est étrange, plus l’occasion est belle pour la gauche, moins ils savent quoi en faire ! »

    Sur France Inter (2/01), Léa Salamé attend du sondologue Brice Teinturier qu’il se plonge sur sa boule de cristal : « [La réforme] va-t-elle à nouveau braquer le pays ou Emmanuel Macron peut compter sur une forme de lassitude ou peut-être de résignation pour faire passer son texte ? » Bien outillé par les sondeurs, Benjamin Duhamel lui répondra dans l’après-midi sur BFM-TV : « Le gouvernement fait le pari que la lassitude prendra le pas sur la colère et au fond, quand on teste l’opinion sur l’état d’esprit, eh ben c’est plutôt une forme d’apathie qui prend le pas sur une colère qui est prête à se mobiliser. » Ce que confirme par avance Jean Viard, sur la même antenne le lendemain, peinant à réfréner son cynisme : « Objectivement, ils ont raison de faire [la réforme] maintenant. Pourquoi ? Parce que les gens sont préoccupés par le court terme. Ils sont préoccupés par l’inflation, par la guerre en Ukraine. Or, historiquement, quand vous regardez les mouvements sociaux des cinquante dernières années, ça ne se passe pas dans des moments d’angoisse du court terme ! [...] Donc je vais peut-être être démenti par les faits, mais normalement je dirais, [...] ce n’est pas un moment intense d’immenses mouvements sociaux ! » Même discours sur Europe 1 (3/01), où Alexis Brézet n’en finit pas de plastronner :

    Aujourd’hui, [les Français] donnent le sentiment d’être plus résignés que révoltés. Dans les sondages, le niveau de colère n’est pas du tout celui qui était à l’époque des Gilets jaunes ! Pour l’instant, les Français sont très calmes, très patients. Ils subissent sans maudire les grèves, les blocages, les ratages en tout genre. [...] Combien de fois nous a-t-on annoncé le printemps qui sera chaud, la rentrée sociale explosive alors que finalement il se passe rien ?

    Et tandis que le diagnostic d’une « gilet-jaunisation » envahit les micros – systématiquement présenté comme un « risque » ou une « menace » –, Roselyne Bachelot s’insurge contre « les syndicats qui gueulent » et la « violence » de Laurent Berger (BFM-TV, 3/01) avant que son duettiste, Alain Duhamel, pronostique un essoufflement du soutien aux grévistes... alors que la grève n’a pas encore débuté : « [Au printemps], on sera au pic de l’inflation, on sera à un moment très dangereux en Ukraine [...] et peut-être qu’à ce moment-là, [Les Français] en auront assez des manifestations et des grèves. » Une chose est sûre, en revanche : le dinosaure médiatique sera fidèle au poste du maintien de l’ordre...

    Alain Duhamel : Moi ce que je crains le plus dans ces circonstances-là, c’est [...] les coordinations. Des mouvements plus ou moins spontanés, nés de plus en plus sur les réseaux sociaux, dirigés par des gens qui ne sont pas des leaders, qui sont des porte-parole qui dès qu’ils commencent à être connus sont immédiatement remplacés ! Et ça, ça crée de l’éruptivité, du danger, même du danger physique ! Ça crée des risques de débordement et surtout, c’est extrêmement difficile à prévoir, à dissuader et quand ça se produit, à encadrer. Parce que ce sont des gens qui n’ont pas de tradition syndicale, [...] qui réagissent par désespoir, par colère, par sentiment d’injustice, [...] mais qui sont des gens dangereux ! (BFM-TV, 3/01)

    ***


    « Depuis 25 ans, chaque réforme néolibérale, chaque régression sociale, entraîne immanquablement une nouvelle mobilisation médiatique ». On y est : encore timide, quoique déjà bien trop bruyant, le soutien médiatique à la réforme des retraites est bel et bien réamorcé. Si une poignée de journaux affichent aujourd’hui des partis pris plus ou moins hostiles – Libération ou Marianne par exemple –, la plupart des médias dominants semblent, sans grande surprise, rallier le camp de « la raison » macroniste, substituant, à l’information : le journalisme de pronostics ou le commentaire des stratégies partisanes, les éditos à sens unique et le mépris de classe.


    Pauline Perrenot

     
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