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Le « gourou » de LFI et son « cheptel de militantes » : calomnies sur Public Sénat


by: Henri Maler, Maxime Friot

En bref

Le « gourou » de LFI et son « cheptel de militantes » : calomnies sur Public Sénat

par Henri Maler, Maxime Friot,

Samedi 24 septembre, Brice Couturier est sur le plateau de l’émission « Et maintenant ! » sur Public Sénat. Au programme (entre autres) : « L’Affaire Quatennens ». Brice Couturier pontifie et insulte…

Paroles d’expert : « Chacun qui travaille un peu sur la question de la sociologie des organisations sait que dans les sectes, en particulier, le gourou a une aura particulière et en profite généralement pour faire de l’abus sexuel. Là on est dans le cas de La France insoumise, c’est évident qu’on est dans le cadre d’une secte, […] » Faut-il comprendre que le « gourou » de la secte LFI profite de son rôle pour se livrer à des abus sexuels ?

Réactions minimalistes des autres participants : Vanessa Schneider du Monde, Alexandra Schwartzbrod de Libération et Georges-Marc Benamou.

Brice Couturier peut donc poursuivre tranquillement par une fine comparaison entre LFI et l’URSS de Staline, avant de confirmer sa diffamation contre Mélenchon et, ultra-féministe, sa calomnie contre les militantes, implicitement de La France insoumise : « […] Donc on est vraiment dans le cadre d’un parti qui n’a rien à voir avec un parti politique démocratique normal. Et dans le cadre d’une secte effectivement, le cheptel des militantes fait partie effectivement des prérogatives des chefs, et ils s’en servent. »

Réactions à peine moins minimalistes : « Tu peux pas accuser Mélenchon de ça », intervient Georges-Marc Benamou ; « c’est pas possible de laisser dire ça ! », enchaîne Alexandra Schwartzbrod.

Qu’en disent les justiciers qui sévissent dans les grands médias audiovisuels ? Et qu’en disent ses amis de Franc-Tireur, si toutefois Couturier est toujours leur collaborateur ?

Que l’on soutienne ou pas Mélenchon et LFI, comment peut-on tolérer les accusations à mots à peine voilés mais diffamatoires de Brice Couturier selon lesquels Mélenchon « gourou d’une secte » tiendrait à sa disposition un « cheptel de militantes » dont il pourrait abuser à sa convenance ?


Henri Maler et Maxime Friot


Annexe : La vidéo sur Twitter


"Dans les sectes, le gourou a eu aura particulière et en profite généralement pour faire de l'abus sexuel.
La @FranceInsoumise, c'est évident qu'on est dans le cadre d'une secte."
Le cheptel des militantes fait partie, des prérogatives des chefs, et ils s'en servent"
B. Couturier pic.twitter.com/wA139INQis

— Caisses de grève (@caissesdegreve) September 26, 2022


PS : Un exemple du nuancier de Brise Couturier : ses tweets lors du mouvement des Gilets jaunes [1] :


 
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Journalisme obséquieux chez « Quotidien »


by: Antonin Padovani, Maxime Friot, Sophie Eustache

Journalisme obséquieux chez « Quotidien »

par Antonin Padovani, Maxime Friot, Sophie Eustache,

30 août 2022, « Quotidien » (TMC) reçoit la Première ministre Élisabeth Borne. Extraits d’un reportage sans concession tourné par la journaliste Sophie Dupont. Un montage BD tiré du Médiacritiques n°44.


 
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Fusion TF1/M6 avortée : les regrets de François Lenglet


by: Denis Perais

Fusion TF1/M6 avortée : les regrets de François Lenglet

par Denis Perais,

Le 16 septembre, les groupes Bouygues, TF1, M6 et RTL publient un communiqué commun annonçant leur renoncement à un projet de fusion TF1/M6, la faute (ou le mérite, selon le point de vue…) à une Autorité de la concurrence rétive. Une regrettable décision pour François Lenglet, qui s’empare du dossier dans sa chronique économique matinale sur RTL le 19 septembre.

Sans doute pour devancer une (inévitable) accusation de conflits d’intérêts, François Lenglet joue cartes sur table : « Je tiens à préciser d’abord que je travaille pour les deux entreprises, et TF1 et RTL, qui appartient à M6, [ce] qui peut me mettre en situation d’être juge et partie ». On ne le lui fait pas dire. Si François Lenglet s’autorise à commenter l’échec de la fusion, c’est uniquement en raison de son autorité auto-attribuée d’expert… autoproclamé ! Tout en modestie : « Si je parle de ce rapprochement, c’est parce que ça fait trente ans que je chronique l’actualité économique et que cet échec m’en rappelle plusieurs autres similaires. »

Si on devine qu’il va regretter l’échec du projet de ses employeurs, reste à découvrir la puissance de son argumentaire :

Voilà trente ans que les autorités de la concurrence européennes ou nationales bloquent, parfois, la construction de champions nationaux, de facto au bénéfice des américains ou des chinois […] À chaque fois, comme pour TF1 et M6, l’argument est le même : il faut protéger le consommateur contre des entreprises trop puissantes qui pourraient abuser de leur position dominante en montant les prix. Le problème, c’est qu’elle fait fi de la souveraineté européenne ou française. À ne pas laisser grandir les acteurs locaux, on encourage les concurrents étrangers par exemple […] Aujourd’hui, les chaînes classiques font face à une concurrence bien plus large que naguère avec l’arrivée des Netflix, Amazon ou Youtube, filiale de Google […] Ces fameux Gafa américains ont des moyens considérables pour investir dans la production audiovisuelle, bien plus importants que les acteurs européens. D’où l’intérêt d’une fusion pour peser davantage sur un marché considérablement élargi par l’arrivée de ces monstres. L’autorité de la concurrence n’a préféré ne considérer que le marché des bonnes vieilles chaînes de télé classiques et françaises sur lequel l’ensemble TF1 et M6 aurait en effet été dominants face aux annonceurs.

Bref, pour lutter contre les trusts, une seule solution : en créer d’autres !
Un plaidoyer qui ressemble à s’y méprendre aux éléments de langage développés par les partisans de la fusion, au premier rang desquels son employeur Martin Bouygues, devant la commission sénatoriale sur la concentration dans les médias le 18 février 2022 :

L’arrivée d’acteurs de taille planétaire que sont les Gafam change tout. Sans même parler d’Amazon, la seule capitalisation boursière de Netflix représente 176 milliards de dollars en 2021, c’est-à-dire cent fois la capitalisation boursière de TF1. Ces bouleversements peuvent à terme plus ou moins rapide tuer le modèle économique de la télévision. Il faut donc réagir pour sauver ce modèle et inventer quelque chose de différent […] Le projet de fusion entre TF1 et M6 n’est pas un projet de puissance politique, médiatique ou économique. C’est un projet de souveraineté […] En ce qui concerne 75 % du marché publicitaire, précisons que ce taux s’entend au regard du marché de la publicité sur la télévision en clair. […]. Soyons sérieux. Sachons de quoi on parle. Le marché n’est pas du tout celui que vous décrivez. Le marché qui nous concerne est celui de la télévision et d’Internet. Les dissocier n’a aucun sens […] Nous avons donc face à nous des monstres extraordinairement puissants.

François Lenglet avait pris des notes.


« L’Autorité de la concurrence regarde derrière, vers la télé de l’époque de Roger Gicquel »


Et s’il reconnaît l’utilité de l’Autorité de la concurrence – « C’est indispensable qu’il y ait une Autorité de la concurrence. Elle doit demander des garanties, des contreparties le cas échéant » –, c’est pour mieux en fustiger l’incurie :

Encore faut-il qu’elle appréhende le marché dans sa dynamique, faute de quoi on en arrive, une nouvelle fois, à une situation paradoxale où la défense du consommateur français se fait au détriment des entreprises françaises, et en faveur des américains ou des chinois.

Une capacité d’appréhension du marché dont l’autorité administrative indépendante n’a pas su faire preuve aux yeux de François Lenglet, qui l’accuse d’un mal dont les éditocrates usent et abusent pour disqualifier ceux qui ne partagent pas leurs vues : vivre dans le passé et ne pas savoir s’adapter à la mo-der-ni-té :

L’Autorité de la concurrence n’a préféré ne considérer que le marché des bonnes vieilles chaînes de télé classiques et françaises sur lequel l’ensemble TF1 et M6 aurait en effet été dominant face aux annonceurs […] L’Autorité de la concurrence regarde derrière, vers la télé de l’époque de Roger Gicquel. En fait TF1 et M6 auraient été dominants sur un marché qui existe de moins en moins. Parce que ses frontières ont volé en éclats avec Internet, avec la multiplication des écrans, avec les nouveaux concurrents.

Pluralisme oblige, c’est Dominique Seux qui, le même jour, récite (avec un peu moins d’entrain) le même catéchisme dans Les Échos, avant de le reprendre le lendemain dans sa chronique matinale sur France Inter :

Pourquoi l’Autorité de la concurrence a-t-elle refusé le mariage TF1-M6 ? Parce qu’elle considère que la pub sur Netflix (ou les autres), ça n’a rien à voir avec la pub sur les chaînes classiques. À eux deux, TF1-M6 auraient trop écrasé le marché publicitaire de la télévision, et augmenté le prix de leurs spots. Mais on découvre que le rouleau-compresseur américain va aller plus vite qu’encore envisagé il y a quelques jours. On n’en conclut pas forcément qu’il fallait faire ce mariage, mais on espère qu’on ne se dira pas dans quelques années : la France a été bien bien naïve.

À quand la fin du monopole de l’information économique par les apôtres du libéralisme ?


Denis Pérais

 
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Le journal Reflets poursuivi par Altice : la liberté d'informer menacée

Le journal Reflets poursuivi par Altice : la liberté d’informer menacée

Poursuivi par Altice, le site Reflets sera au tribunal de commerce aujourd’hui mardi 27 septembre à 15h. Nous relayons ci-dessous leur communiqué de presse du 24 septembre. Pour aller plus loin, se reporter à leur article et à leur appel à soutien financier. (Acrimed)

Le journal en ligne Reflets est assigné devant le tribunal de commerce en référé. Altice souhaite le retrait des articles déjà publiés et l’interdiction pour Reflets, et donc pour toute la presse, de pouvoir consulter les documents publiés sur Internet par le groupe de ransomware HIVE.

Altice Group Lux S.à r.l., Altice France et Valais Management Services (le Family Office de la famille Drahi) ont assigné Rebuild.sh (la société qui édite Reflets.info) en référé. L’audience est fixée au mardi 27 septembre au tribunal de commerce de Nanterre, à 15 heures. Les sociétés du groupe Altice souhaitent que le tribunal de commerce ordonne à Rebuild.sh de supprimer, sous astreinte de 500 euros par jour de retard, trois articles de Reflets.

Le groupe réclame que nous supprimions les données issues du piratage par le groupe de ransomware HIVE dont nous aurions éventuellement copie, et souhaite également « interdire à Rebuild.sh éditrice de Reflets la publication ou la diffusion de tous contenus se rapportant aux données piratées, d’interdire à Rebuild.sh d’accéder aux données piratées par le groupe HIVE ou de les télécharger ».

En nous assignant devant le tribunal de commerce, Altice tente de contourner le droit de la presse et nous attaque sur la base de la loi sur le secret des affaires. En outre, Altice a porté plainte au pénal contre X pour atteinte à un système de traitement automatisé des données et tentative d’extorsion. Ce qui est plus étonnant, c’est que même s’il s’agit d’une plainte contre X, Altice nous vise directement dans son courrier au procureur de la république près le tribunal judiciaire de paris, afin que notre responsabilité soit recherchée, au même titre que celle du groupe de pirates HIVE… La confusion entretenue entre journalistes et pirates est incongrue et scandaleuse.

Ces documents sont en libre accès sur Internet depuis le 25 août, lorsque les pirates les y ont publiés. Ces procédures visent à interdire à la presse de s’appuyer sur des documents rendus publics, au motif que l’entreprise s’oppose à leur diffusion. Un peu comme si une entreprise demandait au tribunal de commerce d’interdire à la presse d’utiliser sa fiche Wikipedia au motif que le contenu lui déplairait.

Au-delà de Reflets.info, c’est toute la presse qui est visée. L’idée visant à interdire aux journalistes de faire leur métier est paradoxale pour un groupe (Altice) qui détient de nombreux organes de presse (L’Express, BFM, i24News,…). Que dit cette attaque contre la liberté de la presse de la conception de notre métier par les dirigeants d’Altice ?

Si Reflets est condamné, cette jurisprudence pourrait empêcher les journalistes d’utiliser les leaks. C’est une menace très importante qui plane sur notre profession et la liberté d’informer.

Derrière une telle action se profile aussi une lourde attaque contre la démocratie et son exercice par les citoyens. Les journalistes sont en effets des passeurs d’informations. Qui plaisent, ou pas, aux puissants comme aux citoyens.

Les faits rapportés par notre journal sont des informations d’intérêt public qui permettent aux citoyens d’exercer leurs choix de manière éclairée, en disposant de toutes les données nécessaires. La presse est un outil de la démocratie, pas un quatrième pouvoir. Il faut la préserver.

La presse indépendante est par nature dépendante de ses lecteurs. Ils sont les seuls à pouvoir lui donner les moyens d’exister. L’objectif de cette procédure bâillon est aussi de tenter d’asphyxier financièrement notre journal. Pour faire face aux frais de justice, nous lançons une cagnotte en ligne. Nous comptons sur vous pour relayer cette menace sur la presse et nous aider à faire face à ceux qui voudraient nous rendre silencieux. Informer n’est pas un délit !


Paris, le 24 septembre 2022

 
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Motion de défiance des journalistes de France Bleu contre la direction de l'information

Motion de défiance des journalistes de France Bleu contre la direction de l’information

Depuis une semaine, les journalistes de France Bleu pouvaient voter une motion de défiance contre la direction de l’information du réseau France Bleu. Résultat ce lundi 26 septembre : motion adoptée, avec 85% des suffrages exprimés (et un taux de participation de 46%). Nous relayons le texte publié par les syndicats le 16 septembre. (Acrimed)

Motion du SNJ et du SNJ-CGT de Radio France


Le rapport Isast et l’audit de Columbus ont permis d’objectiver le mal-être que nous vivons et qui s’amplifie depuis des années. Le problème est profond. C’est celui d’une réelle perte de confiance des équipes de France Bleu dans le projet qu’on leur impose, c’est celui d’une perte de sens qui nous interroge collectivement et individuellement sur notre avenir.

Nous ne comprenons plus la stratégie éditoriale de France Bleu qui repose sur :

des journées spéciales à répétition décidées à Paris et imposées uniformément à toutes les rédactions, même quand le sujet est très éloigné des préoccupations locales du moment. Les journalistes de France Bleu et leurs cadres sont tout à fait capables de repérer les temps forts de l’actualité et de créer des événements autour des infos qui le méritent.

des chroniques imposées que la plupart des rédactions trainent comme des boulets. La chronique éco est le symbole de ces décisions verticales, dépassées et jamais réinterrogées au regard de leur pertinence en fonction des territoires et des moyens.

une course au numérique – sans moyens humains et avec une pression constante sur les plus précaires – qui fait des chiffres une priorité et du volume l’unique cap. Il n’y a aucune réflexion sur le contenu et les exigences d’une info de service public. Les statistiques ne sont pas une ligne éditoriale ; la fusion non plus. Malgré les avertissements, la transformation de l’appli France Bleu en “Ici” n’a fait l’objet d’aucun pilotage éditorial et à ce jour doublons et informations contradictoires se multiplient encore. Cet amateurisme sape la crédibilité du travail des rédactions.

une gestion défaillante des moyens, notamment de remplacement. En cette rentrée, comme durant l’été, la direction de l’info est incapable de mobiliser les moyens nécessaires au maintien des grilles. Faute de remplacements, certaines stations sont ainsi contraintes de supprimer des journaux. La disparition des actualités locales en fin de journée fragilise la raison d’être de nos rédactions et du réseau tout entier. C’est une ligne rouge qui est franchie.

Quand l’équipage ne peut plus suivre le capitaine, quand il n’a plus confiance dans ceux qui tiennent la barre, c’est qu’il est temps de changer. Des journalistes de France Bleu, pourtant viscéralement attachés au service public de la radio, quittent leur rédaction écœurés, lessivés parce qu’ils ne se reconnaissent plus dans cette ligne éditoriale. Va-t-on laisser l’équipage tout en entier se noyer ?

Cette crise de confiance est largement amplifiée par la brutalité du management de cette direction de l’info. Non seulement la remise en cause lui est inconnue mais elle pratique la mise au pas, la menace et la violence verbale. Les candidats au poste de rédacteur ou rédactrice en chef ne se bousculent pas, cela devrait interroger la direction de l’entreprise.

Les syndicats SNJ-CGT et SNJ invitent donc l’ensemble des journalistes en CDI de France Bleu (rédactrices et rédacteurs en chef compris) à participer au vote de cette motion de défiance contre la Direction de l’information du réseau.

Paris, le 16 septembre 2022.

 
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De quoi la mort du Ravi est le nom


by: Sébastien Boistel

De quoi la mort du Ravi est le nom

par Sébastien Boistel,

Nous publions sous forme de tribune [1] un texte du journaliste au Ravi Sébastien Boistel. (Acrimed)

Après 19 ans d’existence, le mensuel associatif régional d’enquête et de satire le Ravi vient de mettre la clé sous la porte. Retour sur l’histoire tourmentée d’un titre dont la disparition en dit long de la fragilité du tiers secteur médiatique.

En réaction à la disparition du Ravi, mensuel régional satirique d’investigation sévissant dans le sud-est depuis près de 20 ans, on aura tout eu : hommage d’anciens pigistes, soutien de dessinateurs et des acteurs de l’éducation populaire, un tweet d’Edwy Plenel, un mail de Xavier Niel, retours plus ou moins surprenants d’élus écologistes mais aussi frontistes (!), des papiers dithyrambiques dans l’Huma, La Provence, Mediacoop… et même « Sk8er Boi » d’Avril Lavigne chanté à tue-tête vers 6 heures du matin des derniers forcenés de l’apéro d’enterrement.

Mais pas l’once d’une réaction (à une poignée d’exceptions près) de la mairie « divers gauche » de Marseille. Le paiement à la dernière minute de la facture des actions d’éducation aux médias menées cet été dans les 4ème et 5ème arrondissements aura tout de même permis d’honorer les dernières factures et d’imprimer un ultime numéro de 4 pages pour annoncer que le « journal qui ne baisse pas les bras » jette l’éponge.

L’association La Tchatche, éditrice du titre, a été liquidée le 20 septembre, les six salariés n’ont plus qu’à traverser la rue pour trouver du travail. Lors de l’audience, le 13 septembre, la juge ne cache pas son étonnement : « Le journal existait depuis 19 ans ?! Quand même ! » le Ravi : un vétéran.

Pourtant, à l’origine de ce canard mêlant le sérieux de l’investigation et l’outrance du dessin de presse, ce ne sont pas des journalistes mais des chercheurs, des sociologues voulant combler un vide dans une région aux allures de vivier pour qui aime à porter la plume dans la plaie : corruption, extrême droite, gestion singulière de l’urbanisme, de l’environnement, de la culture… D’où l’idée d’un journal à l’image de ce personnage de la crèche, une sorte de benêt qui n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat.

La Une du « n°0 » annonce la couleur avec une bouteille de détergent. Ça grince sévère ! La Tchatche a pour ambition d’animer « la vie démocratique ». Grâce au mensuel mais aussi en s’invitant dans l’espace public, avec des débats, des festivals... Et en animant des ateliers d’éducation aux médias et de journalisme participatif, en milieu scolaire, en prison, dans des centres sociaux.

Mais la vie du Ravi n’est pas un long fleuve tranquille et, très vite, les appels à soutien fleurissent. En 2009, en Une du numéro 68, on peut lire : « Il doit y avoir un Ravi à Noël ! » Des appels, de plus en plus fréquents, l’équipe lançant plusieurs « Couscous Bang Bang » (la version « Ravi » du crowdfunding), des concerts, des soirées...

Il faut dire que ce titre, contrairement à bien d’autres, a l’outrecuidance de payer celles et ceux qui le font. Mal, souvent par le biais de contrats aidés mais payer quand même, avec la volonté de titulariser le maximum les salariés. Pas simple pour un journal satirique et d’enquête qui, par nature, ne se fait pas que des amis. Pire, le Ravi refuse, sinon à la marge, la pub. Quant à sa diffusion, elle est modeste : quelques centaines de numéros en kiosques, moins de 2 000 abonnés et un soupçon de vente militants.

D’où la nécessité de trouver d’autres ressources, notamment grâce aux actions d’éducation aux médias et aux ateliers de journalisme participatif, qui sont le prolongement naturel de la ligne éditoriale visant à donner la parole à ceux qui ne l’ont pas. Mais pas simple de se démultiplier. Même si le Ravi la jouera, très tôt, collectif. Au-delà des coups de main et des enquêtes communes avec d’autres médias, le mensuel organise fin 2013 les « premières rencontres nationales de la presse pas pareille » et sera, par la suite, de toutes les manifestations et autres assises, participant à la naissance de Médias Citoyens Paca ou, en ce moment, du Syndicat de la PPP. Las, il aura fallu attendre la tuerie de Charlie pour que les pouvoirs publics daignent accorder un peu d’attention au tiers secteur médiatique et mettent en place un fonds spécifique (le fonds de soutien aux médias d’information sociale de proximité), hélas, bien trop modeste.

Quant aux édiles locaux, ils sont Charlie mais pas vraiment Ravi ! Si le mensuel baisse le rideau, c’est en grande partie du fait de l’absence de soutien des collectivités locales qui, pourtant, dépensent dans l’opacité la plus totale des centaines de milliers d’euros pour leur com’. Rien depuis deux ans du Département (dirigé par l’ex-LR et désormais macro-compatible Martine Vassal) malgré les interventions du Ravi dans les collèges), zéro euro de la Région alors que son président Renaud Muselier (lui aussi ex-LR et désormais macroniste) avait commis un ouvrage sur le célèbre caricaturiste Daumier. Et rien de la ville de Marseille ! Certes, avec Jean-Claude Gaudin, on était habitué ! Mais le Printemps Marseillais avait promis de soutenir les médias indépendants. Las, il se réveillera trop tard avec une pub dans le dernier numéro du Ravi… qui, pour la petite histoire, n’est toujours pas payée…

Cerise sur le gâteau ? Alors que le Ravi a participé fin juin au jury pour l’attribution du Fonds de soutien aux médias d’information sociale de proximité, trois mois plus tard, toujours pas de nouvelle sur l’attribution des enveloppes ! Cela n’aura pas empêché l’un des responsables du fonds de faire les gros yeux cet été, affirmant que des infos sur les arbitrages auraient « fuité » et menaçant de ne plus solliciter d’avis extérieur pour trancher sur l’octroi de cette aide, passablement insuffisante au demeurant.

Bref, malgré un appel à don sans précédent dans l’histoire du titre – 65 000 euros sur les 100 000 visés, du jamais vu ! – après 19 ans et la fatigue aidant, l’équipe, hésitant à se lancer corps et âme dans une « Ravilution », finira par jeter l’éponge.

De quoi la fin du Ravi est le nom ? Celle d’une aventure aussi belle que complexe, comme le sont toutes celles éditoriales et, qui plus est, associatives. Avec parfois des réalités pas si éloignées de ce livre publié chez Niet Te plains pas, c’est pas l’usine… L’équipe a toujours été en surrégime, en permanence à deux doigts du burn out et n’aura pu prendre le temps de se poser afin de repenser le journal et ses interventions. Si la satire et l’enquête sont on ne peut plus complémentaires, difficile d’être partout à la fois, notamment pour couvrir toute une région, alors que, dans le même temps, il faut filer d’une école à la prison, d’un centre social à un débat sur les médias… Sans parler du site web, des dossiers d’appel à projet ! Autre volet toujours en chantier : celui du rajeunissement et de la féminisation de l’équipe…

La « Ravilution » n’aurait pas été un dîner de gala. Mais elle n’aura finalement pas lieu. le Ravi est mort et peut-être que des « ravis » redresseront les bras. En attendant, ce que l’on constate, c’est que le Ravi n’est pas le seul à être en difficulté. « Pause » de notre cousin l’Arlésienne, inquiétude du mensuel écolo l’Âge de Faire se demandant s’ils seront encore là « à Noël », appel du média des luttes Basta à chacun de ses lecteurs pour qu’il devienne leur « AMMI » (quelqu’un qui « agit pour le maintien d’un média indépendant »)…

Hausse des coûts du papier, de la distribution, le tout sur fond d’une crise autant économique que médiatique puisqu’il faut faire face à la « fatigue informationnelle », à la méfiance voire à la défiance… Et, face à ces défis, alors qu’on n’a jamais autant eu besoin d’information, la réponse des pouvoirs publics est d’une indigence crasse. Passons sur l’incurie des collectivités locales ou sur la réactivité à géométrie variable des Drac.

L’indigence, elle est du côté des pouvoirs publics et notamment du ministère de la Culture, tout juste bon à distribuer des miettes. Après, lorsqu’on voit la politique de démantèlement de l’audiovisuel public, on se dit que le sort du tiers secteur médiatique doit leur apparaître pour le moins secondaire. Les mêmes qui prônent la lutte contre les « fake news »…

Dans un pays où ce sont des initiatives privées qui viennent pallier les défaillances étatiques en matière de défense du pluralisme, le « projet pour une presse libre » de Pierre Rimbert du Monde diplomatique est on ne peut plus d’actualité. Comme la création d’un Syndicat de la Presse Pas Pareille. Et tout cas, si tout cela se mettait en place, on en serait… Ravi !


Sébastien Boistel, futur-ex journaliste du Ravi

 
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Le comique de gauche et le croquemitaine de l'édition française


by: Thierry Discepolo

Le comique de gauche et le croquemitaine de l’édition française

par Thierry Discepolo,

Nous publions ci-dessous sous forme de tribune [1] et en accord avec son auteur un article publié sur le site d’Agone le 19 septembre. (Acrimed)

Arrêtons de voir tout en noir. Soyons positifs ! Les mésaventures de Guillaume Meurice n’ont que des avantages. Pour lui, bien sûr – mais on s’en fiche un peu. Surtout parce qu’elles illustrent avec brio le rôle des auteurs (de gauche) dans l’amélioration des capacités de nuisances des grands groupes éditoriaux. Mais d’abord parce ce que l’édition semble être enfin traitée en média, et donc, à ce titre, mise en danger par la concentration des groupes multi-médias.

Ça s’est passé le 15 septembre, sur le plateau de « Quotidien », où le sémillant présentateur réclamait à la ministre de la Culture un commentaire sur le traitement de Meurice par le patron d’Editis, groupe propriétaire de la marque qui refuse in extremis d’éditer son dernier livre.

Des esprits chagrins ont reproché à l’invitée de TMC sa réponse, qualifiée de « langue de bois ». Pourtant, Rima Abdul-Malak n’a fait que rappeler une réalité : Bolloré décide de tout qui se fait chez lui. On ne va tout de même pas reprocher à une ministre du gouvernement d’Emmanuel Macron (ni d’aucun autre, d’ailleurs) de ne pas remettre en cause la propriété privée ! (Imaginez qu’en rentrant dans votre villa vous tombiez sur la crotte que le chien de votre gardien a posé sur la pelouse de votre piscine. Que faites-vous ? Vous exigez aussitôt la même chose que Bolloré a demandé à ses employés de faire avec le livre de Meurice.)

Face à l’affolement du fringant animateur de « Quotidien », effrayé à l’idée que Rima Abdul Malak abandonne Meurice à son sort – et prive du même coût des milliers de lecteurs de son dernier livre –, la ministre a rassuré tout le monde en rappelant une autre réalité : le comique de France Inter n’a déjà que l’embarras du choix pour diffuser sa pensée.

Que diable, on vit dans le monde libre, où règne un marché libre et une concurrence libre et non faussée !

On doit donc d’autant plus se demander pourquoi Meurice a confié ses blagues à une marque d’Editis, dont le patron est moins connu pour son humour que pour sa vigueur dans la revivification de notre passé colonial et son habileté à danser avec l’Autorité des marchés financiers en slalomant entre les paradis fiscaux.

Puis on peut s’étonner que #MeuriceRecrute sur France Inter un gouvernement de gauche alors que Guillaume signe son livre sous la marque d’un groupe éditorial dont le patron promeut sans complexe ses idées d’extrême droite : fait-il sciemment passer l’anticapitalisme pour une blague comme une autre ?

De l’impitoyable entretien auquel Charlie Hebdo a soumis un Meurice maltraité par les employés de Bolloré, on peut dire ce qu’on veut, mais le comique sur la sellette ne manque pas d’un certain culot et d’un sens de la répartie qui honore sa réputation de comique de gauche.

Harcelé par l’interviewer sur le sujet qui fâche – mais pourquoi donc a-t-il publié un livre chez Bolloré ?! –, Meurice renouvelle au débotté le « raisonnement du chaudron » pourtant usé jusqu’à la corde par les héritiers du grand Sigmund Freud. Rappel : « Lorsque Vincent vient récupérer le chaudron qu’il a prêté à Guillaume, celui-ci lui répond que, d’abord, il ne lui a jamais emprunté de chaudron ; qu’ensuite son chaudron avait déjà un trou ; qu’enfin il lui a déjà rendu son chaudron intact. »

Chez Meurice, ça donne : « D’abord je savais pas que j’étais édité par Bolloré ; ensuite, même si j’avais su, j’aurais bien voulu ; enfin, de toutes manières, Bolloré et consort étant partout, c’est pas la peine d’essayer de leur échapper. » Comme disait l’un de ses plus fameux prédécesseurs : « Circulez, y’a rien à voir. »

Voyons voir tout de même…

Si encore Meurice était un journaliste spécialisé dans la faune Arctique et qu’il avait découvert l’existence du satrape de l’édition française en passant à Paris pour présenter son livre sur la reproduction du pingouin Empereur, on comprendrait. Mais il passe plutôt pour un comique à l’impertinence informée et politisé – pas vraiment pour un Bigard de gauche ou une version élégante d’Élie Kakou, non ?

Maintenant que ses blagues gauchistes ont été refusées par Editis, quels choix se présentent à Meurice ? Privé de Hachette (bientôt avalé par le croquemitaine de l’édition), va-t-il à nouveau céder devant l’offre généreuse d’un grand groupe médiatique ou l’autre ?

Dans l’édition, « Tomber de Charybde et Scylla » se dit « Tomber de Bolloré en [*****] » :

[**** Choisir entre Madrigall, Média-Participation, Hachette, Actes Sud, Etc. – soit entre Gallimard-Flammarion-Minuit-Etc., Seuil-Etc., Grasset-Fayard-Etc., Payot-Textuel-Cambourakis-Etc.]

Toute critique de Charybde qui épargne Scylla le favorise.

Appelons « dilemme de Meurice » celui auquel est confronté tout auteur et autrice (de gauche) lorsque, bien qu’ayant l’embarras du choix, ils choisissent d’éditer leurs livres dans un grand groupe éditorial ou l’autre, renforçant par là-même la capacité de nuisance qu’ils sont supposés combattre.

Ah, la douce inconsistance de ces universitaires, journalistes et consorts qui ne tirent jamais de conséquences : entre ceux dont les analyses nous sensibilisent aux désordres climatiques et celles qui dirigent une organisation altermondialiste en étant édités par les grands acteurs de la mondialisation néolibérale… ceux qui publient des plaidoyers sur la liberté d’expression chez des marques dont le propriétaire se fait une spécialité d’utiliser les procès pour terroriser les critiques… sans parler de celles et ceux qui défilent et se font élire sous la bannière d’« Un autre monde est possible » en comptant toutefois sur les piliers de l’ordre qu’ils veulent abattre pour faire connaître leur message.

Elle est édifiante, la déclaration de Meurice avec laquelle Charlie Hebdo a choisi de titrer son entretien : « Le message de Vincent Bolloré, c’est : si je veux t’écraser, je t’écrase ». On voit que le comique a retrouvé sa verve et son impertinence. Mais enfin, quand on pense à ceux que les Bolloré et consorts écrasent vraiment, dans les ports et les forêts africaines, dans les entrepôts d’Editis et partout où ce genre de patron sévit, on peut se demander ce qui a été écrasé du porte-parole autoproclamé auquel l’hebdomadaire a servi de porte-voix.

Après tout, Meurice a touché des à-valoir (certainement confortables) pour publier son livre chez Editis-LeRobert. Win-Win. Et celui-ci, promu par la machine commerciale d’un grand groupe – avec, comme il dit, « une belle mise en place chez les libraires, des rencontres prévues dans des festivals », s’annonçait comme un succès. Win-Win. Mais Meurice est censuré : il fait la une ici et là en victime expiatoire de l’emblème de la concentration des médias et en combattant de la sacro-sainte liberté d’expression. Win-Win. Le livre ne paraissant pas, suivant les règles contractuelles, il garde ses à-valoir. Win-Win. Son éditeur ayant rompu le contrat unilatéralement, l’auteur gagnera certainement le procès qu’il va lui intenter. Win-Win. Enfin, même Rima Abdul-Malak le sait : le jour de l’annonce de sa censure par Le Monde, Meurice a « reçu une vingtaine de propositions ». Win-Win.

En fait, Meurice est moins à plaindre qu’à envier – ce qui est une bonne nouvelle, non ?

Une moins bonne nouvelle, c’est qu’en faisant de Vincent Bolloré le symbole de la concentration dans les médias (dont l’édition), en se focalisant sur l’antifascisme, la censure et les coups d’éclats de cette figure outrancière par l’affichage de son idéologie rance et la brutalité de sa gestion, on laisse de côté l’analyse du système de concentration capitalistique dont bénéficient tous les grands groupes d’édition. Dans cette configuration, ils n’ont aucune difficulté à jouer les alliés de circonstance de #StopBollore en espérant l’emporter sur leurs concurrents dans le partage de ce qui tombera de la table des négociations.

Tournez manège !


Thierry Discepolo

Auteur de La Trahison des éditeurs [2011], Agone, 2017 — troisième édition à paraître en février 2023.

 
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Voici ce qu'il se passe réellement avant et pendant une émission de « débat »


by: Revue Frustration

Voici ce qu’il se passe réellement avant et pendant une émission de « débat »

par Revue Frustration,

Nous publions ci-dessous sous forme de tribune [1] et en accord avec son auteur un article publié par Frustration le 25 octobre 2021. Ce texte, bien que publié l’an dernier, permet à la fois de documenter les conditions de fabrication des débats télévisés et de contribuer à la réflexion sur l’opportunité d’y participer. (Acrimed)

Des « Informés » de France info aux émissions de Public Sénat, j’ai croisé essentiellement, pendant plusieurs années à participer à ces « débats », des gens étroits d’esprit, manipulateurs et qui ne travaillaient pas leur sujet. Mais plus ennuyeux encore : j’y ai vu comment le débat public autorisé était maintenu dans un cadre idéologique très strict où il est impossible de parler de classe dominante, de propriété ou d’égalité sans passer pour un fou. Et ce, même avant l’arrivée dans les studios. Entre 2015 et nos jours, j’ai participé à ces émissions en essayant d’en changer un peu le ronron quotidien. J’en ai déduit qu’il n’y avait pas besoin, hélas, d’un Vincent Bolloré pour rendre notre télé imperméable à toute idée un peu critique, voici pourquoi.

Comment se retrouve-t-on à la télévision, à débattre en direct de grandes questions d’actualité, donnant son avis sur les sujets qui concernent la vie des gens ? C’est assez simple et ça n’a rien à voir avec votre valeur, votre « expertise » ou votre honnêteté intellectuelle. Bien au contraire. Tout d’abord, il faut avoir publié quelque chose, être journaliste ou appartenir à une institution un tant soit peu prestigieuse. Une première précaution, peut-on penser, encore faudrait-il qu’on soit nécessairement intelligent ou compétent lorsque l’on est journaliste, universitaire, politologue ou sociologue. Rien n’est moins sûr. Ce qui est sûr en revanche, c’est que statistiquement ce filtre est d’abord social, puisque les diplômés en France sont majoritairement enfants de cadres et professions intellectuelles supérieures. Ce qui explique pourquoi près de 70% des gens que l’on voit à la télévision, selon le CSA, sont issus de cette catégorie sociale. Et qu’aucun ouvrier ne donne jamais son avis sur des sujets qui les concernent pourtant au premier chef.


Des sujets de débat envoyés 1h à l’avance


Les premiers concernés ne sont jamais présents dans les émissions de débat car le journaliste qui produit une émission de débat veut des « experts », « neutres » car pas « directement concernés » par l’actualité dont ils vont discuter. Une fois votre premier passage dans une émission réussie (vous n’avez ni bégayé, ni insulté le présentateur, ni vomi de stress : bravo), votre numéro transite de journalistes en journalistes et un boulevard s’offre à vous. Pas grand monde n’ira vérifier qui vous êtes vraiment, ce que vous avez vraiment publié (les journalistes ne lisent généralement pas les livres). C’est ainsi qu’à 26 ans, alors que j’étais encore doctorant en sociologie et militant d’extrême gauche sur mon temps libre, j’ai reçu mon premier coup de téléphone pour un passage média prévu le lendemain sur le plateau de LCI. Grosse pression ! Lors du premier contact, les producteurs sont toujours extrêmement vagues : « vous interviendrez à 19h10 pour parler de la désaffection des jeunes pour la politique / pour débattre de comment réenchanter la démocratie / de la hausse du déficit public / du trou de la sécu ». Combien de temps, pourquoi, avec qui ? Vous le savez rarement à l’avance.

Cela va sans dire, l’émission aura lieu à Paris. Il est frappant de constater que lorsqu’un journaliste vous appelle, ayant trouvé notre numéro dans son listing « contacts sociologue / gens de gauche », il part du principe que vous habitez dans Paris intra-muros. Depuis que je suis revenu vivre dans ma région d’origine et que je le signale, je recueille le plus souvent un silence surpris de mes interlocuteurs. Ce filtre géographique est évidemment un filtre social : qui vit et travaille dans Paris intra-muros ?

Le lendemain, 1h avant l’émission (si vous avez de la chance) ; vous recevez les informations manquantes : les sujets abordés, les invités avec qui vous allez débattre… Si vous avez un métier à temps plein, comme c’était mon cas, vous avez une dizaine de minutes à la pause pour griffonner quelques idées avant l’émission, et googliser les autres invités pour savoir à qui vous avez affaire. Cette situation, je l’ai connue systématiquement pour l’émission « Les informés » de France Info (TV et radio), qui porte très mal son nom puisque vous êtes invité quels que soient les sujets. Qu’importe qu’il s’agisse de foot, de hausse du prix du kérosène ou du programme de Jean-Luc Mélenchon : vous êtes un « informé ».


Des conditions de travail dégradées qui favorisent le règne de l’expert bourgeois professionnel


Pourquoi de telles énormités sociales dans l’organisation d’une émission de débats ou d’idées ? D’abord parce que plus personne ou presque ne réfléchit à ce que cela signifie d’organiser des débats télévisés sur des sujets de société. On enseigne aux étudiants en école de journalisme de rechercher des gens qui ont une « hauteur de vue », sous-entendu bac+5, sous-entendu bien nés et qui ne subiront pas ce qu’ils prônent. On ne va quand même pas faire venir un smicard pour parler du niveau des salaires ? Non mais sans blague.

Ensuite, les conditions de travail des préparateurs et préparatrices d’émission nourrissent la logique générale qui favorise ces biais sociaux et politiques. Parfois soumis au rythme éreintant d’un débat à organiser par jour, les journalistes (que l’on appelle dans le jargon des « programmateurs ») sont les « petites mains » des animateurs sur plateau, et ne peuvent souvent se permettre beaucoup d’audace dans le choix des invités. Ce qui est recherché, c’est un invité que l’on peut prévenir la veille pour le lendemain voire, ça m’est déjà arrivé, 3h à l’avance (« Bonjour monsieur Framont, êtes-vous disponible pour venir débattre ce soir sur le thème “l’antiracisme est-il le nouveau racisme ?” »). Il vit donc à Paris. Ensuite, il est rodé à l’exercice, souple et adaptable, il a une théorie sur tous les sujets. Bref, c’est un prêt à débattre, ou ce qu’on appelle, dans la profession, les gens « déjà dans le taxi ».

En toute logique, celles et ceux que l’on voit le plus dans les émissions de débat dédient une partie de leur vie à ça. Certains le font en entrepreneur individuel professionnel, comme Thomas Guénolé qui déploie son numéro de « sociologue quantitativiste » et propose une nouvelle théorie politique tous les six mois. Passer à la télé fait vendre ses bouquins, vendre ses bouquins le fait passer à la télé… Il y a ensuite des gens qui sont rémunérés par des « think tank », eux-mêmes financés par des bourgeois qui défiscalisent tout en soutenant les idées qui leurs sont chères. C’est grâce à leur générosité que vous trouverez à longueur de semaine des Gaspard Koenig (du think tank « Génération Libre »), William Thay (think tank « le Millénaire »), ou encore Paul Melun. Ce dernier est un bon exemple de la façon dont le système médiatique de l’invité « déjà dans le taxi » permet une ascension fulgurante sur la base de rien. Habitué de RTL, tous les jeudis sur LCI, régulier de Pascal Praud, il a créé son think tank (« Souverains demain ! ») pour obtenir un titre et venir déverser une pensée souverainiste (prétendument de gauche, vraiment de droite) qui s’écoule avec fluidité dans les cadres convenus du débat.

Les débatteurs professionnels savent s’adapter aux contraintes des journalistes, non par empathie syndicale mais pour être sûrs de demeurer le « bon client » à qui l’on pense immédiatement quand on n’a que quelques heures pour planifier le débat du lendemain.


Petite causerie entre copains


Si vous n’êtes pas un expert professionnel rompu au petit cérémonial de la télévision en direct, vos problèmes commencent déjà quand vous montez dans le taxi que la production vous a envoyé. Par réflexe, vous acceptez. Les transports en commun étant ce qu’ils sont et les émissions le plus souvent en direct, le retard n’est pas envisageable. De plus, vous faites ça gratuitement, alors ça vaut bien un trajet gratuit en tacos, merde ! Le voyage en taxi vous plonge dans l’univers ouaté de la bourgeoisie télévisuelle. Vous passez directement de chez vous au studio de l’émission, et votre seul contact socialement éloigné de vous sera le chauffeur. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi nombre de journalistes et experts des plateaux télés citent l’avis de leur taxi ou VTC pour appuyer leurs propos : ils sont sans doute les seuls travailleurs à qui ils ont parlé dans la journée.

Après cet intermède luxueux et calme, l’arrivée dans les studios relève de l’épreuve de force sociologique quand vous ne faites pas partie de ce monde. Tout d’abord, il faut savoir que l’immense majorité des sièges de télévision et radio se situent dans l’ouest de la capitale, c’est-à-dire dans le XVIe arrondissement (Radio France), le XVe (France Télévisions), Boulogne-Billancourt (TF1)… Tout est situé dans les quartiers les plus riches de la région parisienne. Autant dire que si vous arrivez à pied, gueux que vous êtes, le choc sera rude. Vous comprenez d’office, au milieu des costumes, des tailleurs et de quelques baskets blanches, qu’on ne rêve pas ici de justice sociale.

Pour ma part, en général, c’est une productrice enjouée qui vient me chercher dans le hall. Elle vous annonce l’arrivée imminente des autres invités et vous invite à passer au maquillage sans attendre. Car oui, tout le monde est maquillé à la télévision. En quelques minutes, vous ressemblez aux présentateurs irréels de BFM-TV. C’est le moment egoboost de la soirée : on n’imagine pas comme le fond de teint de télé peut faire des miracles, faisant disparaître vos cernes, vos insomnies… mais pas votre stress, qui se précise à mesure que l’heure de l’entrée en plateau approche.

Frénétiquement, vous consultez vos notes, tel un élève de 3e avant l’interro de math. Les premières années, je me rendais à ces émissions avec un grand cahier où j’avais pris des notes, entourant de grands chiffres chocs, un stylo, quelques articles imprimés sur les sujets abordés. C’est une habitude que l’on finit par perdre : dans le petit salon attenant au studio, aucun des trois invités avec qui je vais débattre n’a de note. Chacun vient les mains dans les poches et durant le temps qui nous sépare de l’émission, pas grand monde n’évoque les sujets qui seront abordés. « C’est sur quoi déjà ? », demandait régulièrement un éditorialiste de droite invité récurrent des Informés.

Vous voilà face à vos adversaires. Si vous êtes un sociologue de gauche, voire marxiste, et que votre but est de rendre justice à la classe laborieuse en passant à la télévision pour parler de sa réalité, le combat commence maintenant. Mais le format est on ne peut plus déstabilisant. Autour d’un petit café, vos adversaires politologues de Sciences Po, rédacteur en chef de Challenges, journalistes au Figaro se racontent leurs vacances. Ils s’apostrophent joyeusement car ils se voient presque tous les jours, parfois deux fois dans la journée sur un plateau différent. Durant ce moment de gêne, vous avez tout le loisir de constater que vos chaussures sont élimées et sales et que les souliers à 600€ de vos adversaires brillent comme une Audi neuve. J’ai d’ailleurs fini par comprendre que les bourgeois avaient au moins 15 paires de chaussures. Avec ma seule paire estampillée « ville – émission de télé », à fortiori à 75€, j’étais hors-jeu.

Il faut venir déjà radicalisé dans ce genre d’émission. Sûr de vos positions, de vos connaissances, de vos « chiffres », de votre place dans la société et assumant votre appartenance de classe. Je n’avais pas cela, à l’époque où je jouais le jeu en me disant qu’il était nécessaire qu’une parole un peu anticapitaliste existe à la télévision et où une partie de moi-même rêvait encore d’être reconnu dans le petit monde intellectuel parisien. On m’écrivait pour me remercier de mes interventions, mes amis m’encourageaient, ma grand-mère regardait même si la politique ne l’intéresse que peu, mais une fois dans ce petit salon j’étais plus seul que jamais. Car oui, la « neutralité » et « l’équilibre » des émissions de débat requièrent un invité de gauche pour trois de droite, c’est quasi systématique.

Naturellement, la « gauche » que l’on vous demande d’incarner est à responsabilité limitée. Même avant d’entrer sur le plateau, vous faites face à cette réalité : les invités sont tellement bourgeois, pro-patronaux et de droite (même ceux qui sont étiquetés « de gauche ») que si vous arrivez à placer « classe sociale », « politique de classe » ou « partage des richesses » vous serez le boss des boss. Beaucoup d’énergie pour, au final, pas grand-chose.


Tous Pourris ? Non, tous bourgeois


Être témoin des petites discussions en off des invités avant et après l’émission est l’occasion de bien comprendre une chose : pour ces gens-là, la politique et « l’actu », c’est un jeu. Autour d’un café ou d’une bouteille de Vittel et, après l’émission, d’un verre de vin, ils discutent d’untel qui a dit tel truc, de truc qui a parlé d’untel et surtout spéculent, spéculent et re-spéculent sur ce qu’untel fera, dira, s’alliera et surtout qui gagnera la prochaine présidentielle. « Ah bon tu penses que Rousseau va rester derrière Jadot ? Moi j’aurais dit que non » ai-je entendu dernièrement. « Entre nous, Bertrand, il est grillé, il devrait parler avec Pécresse. » Le ton est le même que pour commenter un épisode de Game of Thrones. Avec encore moins d’intensité dans la voix, parce que dans leur vision de la politique, personne ne meurt. Normal : la population n’existe pas. Les morts au travail, les malades dans les hôpitaux, les résidents des EHPAD ne font pas partie de leur existence et ils ne partagent pas de commune humanité. Pour eux ce sont des foules, des chiffres, des apparitions fugaces dans un reportage France 3 Régions. Car on parle bien de gens qui n’ont croisé aucun travailleur à part les agents de nettoyage qu’ils ont snobés et la maquilleuse avec qui ils auront échangé trois mots, s’ils n’ont pas passé l’intégralité de la séance les yeux rivés sur leur smartphone.

Politiquement, ce joyeux moment de convivialité vous permet de découvrir la supercherie : ces gens qu’on va faire « débattre » sont globalement tous d’accord entre eux. Ils se connaissent, se croisent pendant leurs vacances, ont des amis communs, et qu’ils travaillent à l’Obs (« de gauche ») ou au Parisien (« neutre de droite ») ils pensent grosso modo la même chose de la société. Tous pourris ? Non, tous bourgeois (ce qui est, d’un certain point de vue, la même chose).

Ce qu’ils détestent ? Tout ce qui est à leur gauche (Mélenchon, Rousseau, Poutou…) et « les musulmans » qui sémantiquement parlant remplacent parfois « les arabes ». Cela peut sembler caricatural, mais je n’ai jamais pu prononcer le nom du candidat de La France insoumise devant ces gens sans recevoir de leur part un petit rictus méprisant, quand il ne s’agissait pas simplement d’un soupir exaspéré. « Mélenchon ? ça ne prendra pas » , me lançait dans l’ascenseur un « expert » de Sciences Po six mois avant la présidentielle de 2017, où le candidat avait obtenu tout de même 20% des voix.

Comment agir avec eux ? Rester poli, sourire de leurs conneries ? Participer à leur petit jeu d’anticipation politique ? Si vous avez un tempérament spontané de bon garçon poli, comme c’était mon cas, ça risque de vous arriver. Si en plus vous trouvez ces bourgeois un peu extravertis, polis (avec vous, pas avec l’agent de nettoyage noir évidemment), vous risquez de vous amollir. Rester aux toilettes tout le long de la petite causerie entre éditorialistes et « experts » est encore le mieux. Désormais, quand il le peut, mon camarade Selim Derkaoui m’accompagne et nous échangeons des regards amusés face à la morgue bourgeoise ambiante. Mais sans organisation préalable, il est fort probable que lorsque vous entrez sur le plateau, votre détermination, votre confiance et votre sérénité en prennent un coup, contrairement à vos interlocuteurs qui, les joues roses de plaisir, rient encore de leur dernier gossip.


Règle numéro 1 : jouer les observateurs désintéressés


Jingle, annonce des thèmes du débat. Parfois, sur « Les informés », ce ne sont pas les mêmes que ceux annoncés 1h plus tôt par sms. Qu’importe, on est « informés », non ? Commence alors une petite valse que vous connaissez bien si vous zappez de temps en temps sur BFM, LCI ou Public Sénat : nous jouons à donner nos avis comme des experts neutres et froids alors que tous les participants savent dans le fond qu’il s’agit d’un débat tout à fait politique. Mais plutôt que de dire qu’on ne veut pas rétablir l’ISF parce qu’on ne veut pas de partage des richesses, on dira que « telle étude a montré un effet notable sur l’investissement ».

Plus courant encore, plutôt que de dire qu’ils sont pour une politique répressive en matière d’immigration, parce que les migrants ça fait chier, les « experts » vous diront que « les Français » sont très inquiets du péril migratoire et du risque islamiste, et qu’il faut les entendre ! Si « les Français » ne jouent pas le bon rôle, par exemple en s’opposant majoritairement à une réforme des retraites, il faudra leur opposer la Raison et dire que « les Français » doivent « entendre la vérité » qui est qu’il faut travailler « plus longtemps ». Bref, vous qui n’avez rien demandé, sachez que dès qu’ils peuvent, ces gens vous mobilisent pour appuyer des idées qui sont pourtant les leurs.

C’est un débat très politique mais il faut faire comme si c’était un débat très technique. C’est le principe même de toute idéologie : plutôt que de faire comme si votre position en était une, vous faites comme si elle était un « principe de réalité », « le résultat d’une étude » ou « ce que disent les sondages ». Bref, n’assumez jamais que c’est vous, Jean-Louis Du Gonthier, éditorialiste au Parisien/l’Obs/Le Figaro qui voulez la fin de l’ISF, mais bien « les études » ou « les Français qui savent bien que ». Le réflexe de survie est de s’adapter à cette logique commune et de devenir alors un contre-expert, ce qui n’est pas difficile puisque ces gens n’ont que leurs préjugés, approximations et fausses informations (« les Français travaillent le moins en Europe », « le trou de la sécu est abyssal », « le Code du travail empêche d’embaucher »…) pour arguments. Sauf qu’en entrant dans leur jeu, vous devenez nécessairement moins offensif et moins percutant.

« Pourquoi tu prends l’accent bourgeois quand tu passes à la télé ? » Cette question taquine posée il y a quelques mois par mon ami Benoît, ex-rédacteur en chef et cofondateur de Frustration, a de quoi m’ébranler. Et pourtant, je sens bien qu’à jouer le sociologue méthodique qui contredit les méchants libéraux en s’habillant comme eux (en plus mal), je perds un peu de ma personnalité au profit de la leur. Récemment, sur Mediapart, j’ai enfin dit, « je ne sais pas ce que pensent les Français mais moi c’est ça que je pense », rompant avec la posture en vigueur. Ça fait un bien fou, et je parle ainsi comme je parle dans ma vraie vie, sans accent bourgeois. Mais en le faisant, je m’extrais aussi complètement du petit collectif de professionnels qui se trouve autour de moi. Au risque de décrocher du débat.

En somme, tout est fait pour que les personnes physiques et matérielles autour de la table, qui ont des intérêts financiers, des convictions politiques et une appartenance de classe soient gommées. C’est une règle tacite du jeu auquel vous assistez et tout contrevenant s’expose à des sanctions.

C’est ce qui m’a valu un « clash télé » mémorable avec l’acteur et réalisateur Mathieu Kassovitz sur le plateau de Frédéric Taddeï « Interdit d’interdire » sur RT France. Jugeant écœurant le spectacle de cette personnalité du showbiz se livrant à une succession de reproches et de leçons de lutte aux Gilets jaunes, je lui ai dit que si ça se trouve, il payait l’ISF avant sa suppression et qu’il était donc mal placé pour juger la pertinence revendicative du mouvement social. La rage dans laquelle cette phrase l’a alors mis en dit long sur cette règle simple : ne jamais évoquer les intérêts matériels de vos interlocuteurs. En France, lors d’un débat télévisé, il faut toujours faire comme si les personnes autour de la table étaient des observateurs désintéressés de la vie publique, qui n’ont pas plus de goût ou d’intérêt pour une présidence Macron que pour une présidence Mélenchon, ce qui est évidemment entièrement faux.


Règle numéro 2 : ne pas défendre l’abstention, ne pas parler de classes sociales


Autre position absolument interdite : expliquer ou défendre l’abstention électorale. Le présupposé de tout débat télévisuel et de la majeure partie des journalistes français c’est que nous vivons en démocratie, que voter c’est très bien et s’abstenir c’est très mal. On accepte que vous donniez des explications sociologiques si elles sont misérabilistes et prononcées sur un ton navré. Il s’agit de répondre à la question « comment ramener les électeurs aux urnes », et surtout pas « les urnes n’ont-elles pas si peu de sens que la majorité des gens s’en détournent ? ».

Comment surviennent les sanctions ? D’abord, vous pouvez ne plus être réinvités. Les producteurs cherchent des « bons clients », c’est-à-dire des gens capables de parler vite et bien et éventuellement de mettre un peu d’ambiance. Clairement, on me faisait venir pour « pimenter le débat », j’étais le sextoy que ces bourgeois à la vie sexuelle routinière s’offraient de temps en temps pour se faire peur quand le mot « justice sociale » était lâché. Le plus souvent, c’est le plateau tout entier qui exprime sa réprobation sur le moment : raclement de gorge, soupir, regards méprisants, rires le plus souvent. J’ai eu droit à de systématiques « jeune homme », « mon jeune ami » de la part d’éditorialistes chevronnés. Et ce, même après avoir passé le cap fatidique de la trentaine. Être révolutionnaire, pour ces gens-là, c’est nécessairement être coincé dans une éternelle adolescence et vous le faire sentir est une façon basique mais efficace de vous discréditer.

L’animatrice ou l’animateur reste le véritable arbitre de la respectabilité du débat. Quand vous dites quelque chose qui reste dans les bonnes convenances du débat bourgeois, il vous relancera avec chaleur. Si vous vous écartez de ces règles, que vous défendez l’abstention, que vous parlez de propriété et de patronat, il ne vous relancera tout simplement pas ou vous coupera carrément pour passer la parole à un autre intervenant : game over. Votre message restera suspendu dans les limbes du flux télévisuel et disparaîtra à jamais.


S’organiser pour exister


« Il faut aller dans les médias porter une parole différente de la doxa néolibérale. » Ce mot d’ordre a du sens car je ne crois pas qu’on puisse réussir à porter dans la société des idées de justice sociale au moins, de révolution sociale au mieux, en snobant les grands médias. Et ce, tout en favorisant le développement de médias dits « alternatifs » qui, comme Frustration et quelques autres, utilisent leurs propres canaux de diffusion.

Mais ce n’est pas un rôle qu’on peut assumer en franc-tireur. Jouer ce jeu-là nécessite des conditions matérielles en préalable : vivre en région parisienne ou se rendre à Paris régulièrement (et donc être en mesure de se payer un billet de TGV, pardon, de « InOui »). Occuper un emploi avec une liberté horaire, qui ne soit ni physique ni trop fatiguant. Il faut pouvoir vous libérer à 17h, filer chez vous vous changer. Si vous avez le trac, votre journée sera fichue et votre nuit passée à ressasser les arguments que vous n’aurez pas sortis sera mauvaise. Oubliez également votre soirée avec votre ami.e, amant.e, amoureux.se. Revenir chez soi survolté, trop maquillé et en colère de n’avoir pu caser que quelques banalités social-démocrates n’est pas le gage d’un moment de qualité, je vous le garantis.

Quelles sont les professions des gens qui excellent dans les émissions de débat ? Rédacteurs en chef, journalistes, politiciens, employés d’un institut de sondage, universitaires… Salarié d’un parti politique, c’est par exemple le cas de David Guiraud, porte-parole de LFI et extrêmement efficace face à l’offensive idéologique zemmourienne. Ce sont des professions concentrées en région parisienne qui ne comportent pas de travail manuel et où l’on dispose d’une liberté horaire. Le graal est sans doute de devenir intervenant régulier d’une émission, comme les deux dirigeants du magazine Regards, Pierre Jacquemain et Pablo Pillaud-Vivien, mais il faut supporter le rythme et la difficulté des angles imposés.

Il y a quelques exceptions : Anasse Kazib, désormais candidat de Révolution Permanente à la présidentielle, cheminot, était chroniqueur aux « Grandes Gueules » (RMC). Il portait la parole des travailleuses et travailleurs et ne faisait aucune concession aux angles de l’émission – très droitière et très bourgeoise sous couvert d’être « proche des gens ». Il en a été viré en 2020, victime de son franc-parler (pour une émission qui s’appelle les « Grandes Gueules » c’est cocasse). Suite à mon passage à l’émission « À l’air libre » de Mediapart, nous avons échangé sur comment faire passer des idées anticapitalistes dans les médias mainstream.

Les réponses n’ont rien d’évidentes, mais une chose est sûre : pour infiltrer les médias bourgeois et y faire passer la parole de la classe laborieuse, la bonne volonté et le courage ne suffisent pas. C’est toute une organisation dont on aurait besoin, avec cette fonction-là : envoyer le plus possible d’ouvrières, d’employés, d’indépendants, de chômeurs, de précaires dans des émissions faites par et pour des bourgeois. Se demander comment on s’habille, mettre en commun des exemples, chiffres, argumentaires. Mais aussi se donner de la force avant et après l’émission.

Il ne faut certainement pas surestimer l’importance de ces chaînes dites de « débat », qui utilisent ce format d’abord pour faire des économies sur leur masse salariale en virant des journalistes et en les remplaçant par la masse de personnages décrits tout au long de l’article. Gonflée artificiellement par les réseaux sociaux qui relaient et s’indignent des polémiques qui s’y créent, les chaînes dites « d’information en continu » méritent-t-elle qu’on y mette de l’énergie à lutter ? 2,2% de part d’audience pour CNews, mais des médias alternatifs qui montent, notamment sur YouTube.

En racontant certains pièges et chausse-trappes des émissions de télé, qui existaient déjà avant que Vincent Bolloré ne rachète et réorganise de nombreux médias pour faire passer la parole fasciste aux heures de grandes écoutes, j’espère avoir contribué à l’élaboration d’une nouvelle stratégie.


Nicolas Framont

 
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Censure ministérielle : vers un retour de l'ORTF en Lorraine ?

Censure ministérielle :
 vers un retour de l’ORTF en Lorraine ?

« Jamais un membre du dernier gouvernement ni de ceux qui l’ont précédé n’a décroché son téléphone pour demander à modifier de quelque façon que ce soit les grilles des programmes de l’audiovisuel public. Pas une fois. » Ainsi s’exprimait la ministre de la Culture le 23/07, à l’Assemblée nationale. Une déclaration à mettre en parallèle avec un communiqué de la CGT France Télévisions publié hier, que nous reproduisons ici. (Acrimed)

Censure ministérielle : vers un retour de l’ORTF en Lorraine ? Ou comment la rédactrice en chef a dépublié un papier web sur pression d’une ministre mécontente du traitement de sa visite à Nancy.

On croyait la période révolue depuis la fin des années 60 : le rédacteur en chef de la télévision publique prenait ses consignes auprès du ministre de l’Information, qui transmettait les doléances du Général de Gaulle. L’ORTF est de retour en Lorraine ! Samedi 17 septembre 2022, un journaliste affecté au web est chargé de faire le portrait de la ministre de l’Enseignement et de la Formation Professionnels, qui vient inaugurer le nouveau rectorat de l’académie. Ancienne députée de Nancy, en poste depuis deux mois, elle fait partie de la vague des néophytes en politique propulsés en pleine lumière par le président Macron.

Le journaliste passe ses coups de fil, et dresse un portrait où il décrit une inconnue du grand public, sans passé militant, qui a découvert la politique en 2017, après des postes de DRH dans le privé. Il cite une source qui s’amuse de son passé en ressources humaines, elle qui a usé une quinzaine d’assistants parlementaires pendant son mandat.

Le papier est relu, validé, et publié par le rédacteur en chef de Reims, qui est en charge de la coordination du web le week-end : c’est comme ça dans le Grand Est.


Irréprochables et à la botte du pouvoir


Mystérieusement le journaliste ne retrouve plus son papier en ligne le dimanche matin. Il a été dépublié dans la nuit. Au téléphone, le coordinateur du week-end confirme la dépublication, un brin gêné : « La rédactrice en chef de Nancy va t’appeler ». Le coup de fil arrive vers 10h : « Ton papier est à charge, tes sources sont anonymes, la ministre n’a pas eu la parole ». Avant de raccrocher, elle précise qu’elle doit rappeler la ministre pour lui rendre des comptes ! Et demande pour ça au journaliste de se justifier dans un mail, ce qu’il refuse : son travail est honnête, argumenté et validé par un rédacteur en chef.

Dans la note hebdomadaire qu’elle envoie régulièrement aux salariés de Lorraine, la rédactrice en chef explique dimanche soir qu’elle a « passé une bonne partie de mon week-end à déminer la situation avec une de nos ministres qui s’est estimée diffamée dans un papier web qui lui était consacré. Un papier qui ne lui avait pas offert la possibilité de répondre aux propos à charge dont elle faisait l’objet de la part d’une source anonyme. Je n’ai pas trouvé le propos suffisamment étayé et équilibré pour maintenir la publication. (…) Je crois juste que, face à un gouvernement qui est allé jusqu’à remettre en question la notion même de service public, nous nous devons d’être très irréprochables ce qui ne veut pas dire que certains sujets sont à proscrire ».


La défiance comme méthode de management


On aurait pu proposer un droit de réponse à la ministre. Le papier aurait pu être modifié, amendé, enrichi, comme ça arrive parfois. Il a été dépublié et mis à la poubelle avant même d’en parler au journaliste concerné, qui a engagé sa plume et sa responsabilité.

La ministre a son rond de serviette à France 3 Lorraine : pendant son mandat de députée 2017-2022, elle a été invitée six fois dans le JT, a été interviewée dans douze sujets et a eu l’honneur de trois émissions politiques le dimanche. Ça crée des liens.

Par le passé, d’autres politiques s’étaient plaints auprès du précédent rédacteur en chef de France 3 Lorraine : celui-ci avait demandé des précisions aux journalistes concernés, avant d’assumer leur travail, et dans certains cas, de publier un droit de réponse. Il les avait soutenus, malgré les pressions.

Dépublier sur pression ministérielle : une première dans l’histoire du web de France 3 Lorraine. Le journalisme à la botte des politiques ? Jamais ! A Nancy comme ailleurs, les journalistes feront leur travail. Même sans le soutien de leur hiérarchie.


Nancy, le 20 septembre 2022.

 
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« Avenir du financement de l'audiovisuel public : l'intersyndicale répond présent pour l'acte 2 ! »

« Avenir du financement de l’audiovisuel public : l’intersyndicale répond présent pour l’acte 2 ! »

Un communiqué de l’intersyndicale de l’audiovisuel public, publié le 19 septembre.

Alors que la Loi de finances rectificative 2022 adoptée en plein mois d’août a supprimé la Contribution à l’audiovisuel public (CAP, ex-redevance), le gouvernement a dû écarter dans l’urgence la bascule pure et simple sur le budget de l’État afin de ne pas subir les foudres du Conseil Constitutionnel mais rien n’est réglé pour son financement au-delà de 2022.

Le débat sur la définition d’un nouveau mode de financement de l’audiovisuel public va donc se poursuivre puisque ce mode de financement par une fraction de la TVA sera rapidement obsolète car contraire aux règles européennes à partir de 2025.

Mais l’urgence de la situation est d’abord et avant tout de définir le niveau de financement provisoire de l’audiovisuel public pour l’année 2023. Il va de soi que, compte tenu du contexte de forte inflation, une simple reconduction du budget 2022 ne sera pas suffisante.

L’intersyndicale demande que l’inflation 2022 soit intégrée au budget 2023 de l’audiovisuel public et que ce budget soit lui-même indexé au fil de l’eau sur l’évolution de l’inflation en 2023. Faute de quoi, ce sera un nouveau plan d’économies que l’État devra assumer publiquement et contre lequel l’intersyndicale appellera à la plus ferme réaction des personnels.

L’intersyndicale encourage à engager un travail sérieux et concerté avec les organisations professionnelles du secteur afin de définir un nouveau mode de financement à la fois juste, pérenne et dynamique. Cette contribution modernisée, adaptée aux nouveaux usages, devra assurer une plus grande justice sociale avec une progressivité selon les revenus de chacun.

L’intersyndicale réaffirme la nécessité de conforter les entreprises de l’audiovisuel public dont le financement par une ressource affectée constitue la base de l’indépendance éditoriale, en particulier sur l’information, et pour assurer la plus grande diversité culturelle de ses programmes.

En fonction des réponses qui seront données à ces revendications, les syndicats signataires décideront de la suite à donner à la mobilisation initiée au début de l’été 2022.


Paris, le 19 septembre 2022.

 
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