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Le programme du SNJ pour l'information et le journalisme

Le programme du SNJ pour l’information et le journalisme

Afin de nourrir la réflexion sur la question de la transformation des médias, et même si nous ne les partageons pas toutes, nous relayons ici les propositions formulées par la plateforme du Syndical national des journalistes (SNJ) le 20 février 2022. (Acrimed)


Pour un statut juridique des rédactions


L’accélération des mouvements de capitaux dans les médias écrits et audiovisuels, privés ou publics (concentration, émiettement du capital, participations croisées, rachat par des fonds d’investissement) fragilise l’indépendance des journalistes et la crédibilité des médias. Drahi, Niel, Arnault, Kretinsky, Dassault, Tapie, Hersant… l’histoire regorge des histoires de ces industriels milliardaires ayant fait main basse sur des journaux ou des médias. L’exemple de l’industriel Vincent Bolloré, qui s’est construit en cinq ans un empire médiatique à des fins politiques, après avoir détruit une chaîne d’information (iTélé), doit plus que jamais nous interroger sur la nécessité de légiférer sur la question de la concentration des médias.

Cependant, s’il est illusoire et peut-être contre-productif, de vouloir écarter les capitaux privés du financement des médias, il est primordial de doter les rédactions d’un statut juridique leur permettant de faire valoir un droit d’opposition collectif, tout particulièrement lorsque l’indépendance du média vient à être gravement mise en cause par le comportement de l’actionnaire éditeur, de la direction et/ou de la hiérarchie de l’entreprise, voire des annonceurs ou « partenaires » du média.

Cette revendication de la profession, qui a déjà fait l’objet de deux propositions de lois, toujours rejetées par le Parlement (PPL Assouline en 2011, PPL Goulet en 2014), ne vise aucunement à priver l’employeur des prérogatives et des responsabilités qui lui incombent en tant que directeur de la publication. Il s’agit de permettre à l’équipe rédactionnelle constituée de jouer un rôle de régulation, en équilibrant les droits et les devoirs de chacun. En protégeant l’intégrité de l’équipe rédactionnelle et son identité éditoriale, c’est avant tout le public et son droit à une information complète, honnête et pluraliste, que cette mesure entend garantir.

Quelle que soit la forme juridique de l’entreprise de média ainsi que la structure de son capital, l’équipe rédactionnelle sera obligatoirement consultée sur les événements mettant en jeu l’identité éditoriale ou l’indépendance rédactionnelle de la publication, sans préjudice des consultations des instances représentatives du personnel, prévues par ailleurs par le Code du travail. Le cas échéant, l’équipe rédactionnelle pourra s’autosaisir de ces problèmes (Proposition issue de la résolution du congrès de Besançon, octobre 2006, et de la plateforme SNJ de 2007).

Un tel dispositif pourrait permettre à tous les médias, y compris ceux qui ont déjà en leur sein des sociétés de journalistes ou sociétés de rédacteurs, de voir harmoniser les objectifs de droits et de devoirs avec des statuts légaux conformes. La reconnaissance juridique des équipes rédactionnelles permettrait par ailleurs de donner une existence légale à la procédure de la « motion de défiance », votée trop souvent en pure perte par les rédactions.


Pour de nouveaux seuils anti-concentrations


Pour mettre fin à la main-mise des industriels milliardaires et des multinationales sur l’information et pour favoriser le pluralisme, il y a nécessité de réformer la loi de 1986, obsolète, afin de créer de nouveaux seuils anti-concentrations incluant tous types de médias, qui prennent en compte l’ensemble des audiences cumulées incluant notamment les supports numériques. Au regard des quatre supports principaux de diffusion de l’information (écrit, radio, télévision, numérique), le SNJ réclame la promulgation d’une loi qui permettrait de limiter le contrôle par un même actionnaire d’un ou plusieurs médias ou supports dont l’audience cumulée, départementale et nationale, dépasse un certain seuil. (Plateforme SNJ de 2007)

Au vu des enjeux numériques actuels, un critère limitant le cumul de propriété simultanée de fournisseurs d’accès internet et de propriété de médias devrait aussi entrer en ligne de compte.

Le SNJ propose d’interdire que le capital des entreprises de médias soit constitué à hauteur de plus de 30% par un ou des actionnaires dépendant directement de la commande publique, ou dont l’activité peut nourrir un conflit d’intérêts vis-à-vis d’une information indépendante et d’intérêt public (banque, armement, tourisme, publicité, téléphonie…).

Le SNJ préconise une ouverture obligatoire aux organes de décision des entreprises de presse (conseils d’administration ou/et de surveillance) et/ou aux Comités d’éthique aux représentants des salariés (avec voix consultative).

Il propose de limiter les effets des concentrations économiques en interdisant les concentrations et mutualisations éditoriales. Par principe, une rédaction indépendante doit demeurer dans chacun des titres d’un groupe de presse. En cas de rachat d’un titre, il faut que tout changement de structure obtienne l’accord de l’équipe rédactionnelle concernée.

Les garanties d’indépendance éditoriale et de pluralisme passent également par l’exigence d’une part prépondérante consacrée aux journalistes dans les dépenses éditoriales.

Le SNJ préconise un renforcement et un élargissement des compétences de l’Autorité de la concurrence, qui sera chargée de veiller au respect des seuils, et du maintien de l’indépendance des équipes rédactionnelles. Cette instance administrative devra motiver ses décisions (publiques) et établir chaque année un état des lieux précis des mouvements capitalistiques dans la presse et les médias. Sous peines de poursuites de ses dirigeants en leurs noms propres, chaque groupe de presse devra respecter l’obligation de publier et de communiquer à ses lecteurs, auditeurs et téléspectateurs ses comptes annuels ainsi que la composition de son capital et le nom des principaux porteurs de parts, à partir de 5% (disposition prévue par la loi Bloche).

Au-delà des possibles réformes des différentes autorités indépendantes liées au monde de l’information, le SNJ demande la création d’un organisme officiel de droit public permettant de contrôler la bonne application de l’ensemble de ces règles et de disposer de toutes les informations nécessaires. Cet organisme sera réellement paritaire, c’est à dire formé de représentants des éditeurs, des journalistes et du public, pour tous les candidats à une fréquence, un numéro de CPPAP, au bénéfice des aides à la presse directes et indirectes. Cette structure aurait vocation à remplacer notamment le CSA et la CPPAP dont elle reprendrait les missions. A l’instar de la loi Bichet, celle-ci veillerait à l’égal accès - au XXIe siècle - de l’ensemble des médias existants ou nouveaux aux moyens de diffusion d’une information pluraliste.


Pour une éthique commune à toute la profession


Hémorragies d’effectifs dans les rédactions, « bollorisation » de l’information, recherche permanente du buzz, suivisme malsain de la presse sur des sujets de société caricaturés… Les exemples de dérapages médiatiques et médiatisés ont été nombreux ces derniers mois. Ils sont la partie visible d’un phénomène massif qui amplifie la rupture avec les lecteurs, les auditeurs, les internautes. Conséquence de cette dérive, une partie du public, qui se considère mal-informée, voire maltraitée, se défie de la presse dite traditionnelle et des médias, pour se tourner vers d’autres sources d’information pas toujours recommandables et parfois complotistes, faisant ainsi peser une menace importante sur la démocratie.

Renforcé lors des dernières élections à la Commission de la carte (CCIJP) comme premier syndicat de la profession (plus de 55% des voix), le SNJ ne peut que constater et déplorer une dégradation de la situation dans la quasi-totalité des médias. Les politiques rédactionnelles imposées par les actionnaires, certains employeurs, et les hiérarchies de certaines rédactions, affectent directement les contenus journalistiques, parfois sous l’influence du sacro-saint référencement Google, et mettent en cause le droit du public à une information honnête et indépendante des pressions politiques et commerciales.
Le SNJ estime qu’il importe de replacer la déontologie au cœur de l’exercice du métier de journaliste, puisque celle-ci est l’unique fondement de sa légitimité. En instaurant un droit d’opposition individuel, conditionné à des chartes d’entreprise, donc des principes éthiques à géométrie variable, la loi du 14 novembre 2016 « visant à renforcer la liberté, l’indépendance et le pluralisme des médias » (loi Bloche dite « loi anti-Bolloré »), n’a pas répondu à ces enjeux.

Pour le SNJ, rien ne sera plus efficace et incontestable qu’un texte unique formalisant notre déontologie commune éventuellement complétée par des ajustements rendus nécessaires par les spécificités éditoriales de chaque média. C’est pourquoi la Charte d’éthique professionnelle des journalistes français (1918-1938-2011) et ses deux déclinaisons internationales que sont la Déclaration européenne des droits et devoirs des journalistes (Munich, 1971), textes déjà en vigueur, adoptés par de nombreux médias et l’ensemble de l’audiovisuel public, ainsi que la Charte d’éthique mondiale de la Fédération internationale des journalistes (FIJ, 2019), doivent être annexées à la Convention collective nationale de travail des journalistes (CCNTJ).

Le SNJ est membre fondateur du Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM) créé en décembre 2019 à l’issue d’une très longue réflexion de la profession. Organe professionnel d’autorégulation indépendant de l’Etat, le CDJM a vocation à regrouper l’ensemble des éditeurs et des journalistes, tous médias, confondus, ainsi que des représentants des publics. Cette instance tripartite constituée en trois collèges (journalistes, éditeurs, public) peut être saisie par toute personne estimant que les règles professionnelles journalistiques n’ont pas été respectées dans le traitement d’un sujet. Le CDJM ne se prononce pas sur les choix éditoriaux, qui relèvent de la liberté des rédactions, mais sur les pratiques journalistiques. Il ne prononce pas de sanction mais publie des avis motivés. Depuis sa création, le CDJM a reçu 500 saisines de la part du public, portant sur plus de 240 actes journalistiques distincts. Si environ 150 saisines n’ont pas été retenues, une soixantaine d’avis ont été publiés, et une vingtaine de saisines sont en cours de traitement. En deux ans, le CDJM a fait la démonstration de son utilité et de sa crédibilité. Sa légitimité a été confortée par la justice, dans le jugement rendu contre le magazine Valeurs Actuelles à propos d’un article insultant publié sur la députée Obono. Ce conseil de déontologie journalistique, comme il en existe des dizaines dans le monde, est pourtant toujours boudé par une partie de la profession, des éditeurs et des employeurs des médias, qui réfutent toute « ingérence » dans leur politique rédactionnelle.

Le SNJ milite pour un conditionnement des aides à la presse et des conventions signées avec le CSA par les entreprises audiovisuelles à une adhésion de ces médias au CDJM, qui permettrait à la fois de conforter sa légitimité et de contribuer au financement de ses travaux.

Le SNJ réclame dans les programmes des écoles et des centres de formation au journalisme reconnus par la profession que soient spécifiquement prévus dans les enseignements des modules sur les droits et devoirs des journalistes, la déontologie, la convention collective, le Code du travail, mais aussi la carte de presse, en lien avec les organisations syndicales représentatives de la profession et avec les représentants des journalistes et employeurs siégeant à la CCIJP.


Pour une révision de l’attribution des aides publiques


Le SNJ est favorable à la remise à plat de toutes les aides à la presse, afin qu’elles répondent enfin à leur objectif initial : garantir le pluralisme et la qualité de l’information. (Plateforme SNJ de 2012)

Sans pour autant remettre en cause l’indépendance des médias vis-à-vis de l’Etat, et parce que la précarité pèse directement sur la qualité et le sérieux des contenus éditoriaux, il est légitime que l’attribution de ces aides soit conditionnée au respect d’un certain nombre d’exigences éthiques et sociales :

- obligation pour les entreprises bénéficiaires d’adopter la Charte d’éthique professionnelle commune à la profession ;

- obligation d’adhérer à une instance d’autorégulation comme le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM) ;

- obligation de mise en place de mesures concrètes pour lutter contre la prolifération des commentaires de haine dans les médias : modération obligatoire des commentaires sexistes, racistes, homophobes, très rarement poursuivis bien que tombant sous le coup de la loi, relayés sur les sites d’infos et les réseaux sociaux des médias ;

- respect d’une représentation équilibrée des hommes et des femmes dans le traitement de l’actualité ;

- obligation d’employer des journalistes professionnels, en bannissant tout recours à des faux correspondants locaux/vrais journalistes, auto-entrepreneurs, prestataires journalistes payés sur factures (portage salarial), journalistes sous convention d’employés de presse, etc.

- évaluation du recours aux stagiaires et emplois précaires (CDD et CDDU) dans l’entreprise et attribution des aides inversement proportionnelle au « taux de précarité » constaté ;

- respect des obligations légales et conventionnelles à l’égard des journalistes rémunérés à la pige, en matière d’ancienneté, d’application des accords d’entreprise, de maintien du salaire en cas d’arrêt de travail, de rupture de la collaboration, etc. ;

- respect de l’ensemble des obligations légales et conventionnelles, notamment les dispositions relatives à la liberté syndicale et au respect du paritarisme ;

- obligation pour l’éditeur de publier un « quota » de photos réalisées par des photojournalistes professionnels, en pied dans l’entreprise ou rémunérés à la pige ;

- obligation pour l’entreprise de négocier les salaires tous les ans, barèmes de piges et grilles de salaires ;

- obligation de publication annuelle, dans chaque média, de l’affectation des aides et de leur utilisation.

Si la publication par le ministère de la Culture des montants alloués représente une avancée en matière de transparence depuis 2014, le SNJ revendique la possibilité pour les représentants des salariés et des représentants du public de pouvoir siéger dans les instances d’arbitrage et d’attribution de ces fonds.

Le SNJ milite également pour un rééquilibrage de ces aides, pour éviter qu’elles ne soient en majorité accaparées par les plus gros acteurs de la presse écrite, au détriment des plus petites structures et nouveaux médias qui contribuent au pluralisme.


Pour un partage équitable des droits d’auteurs


Depuis la loi du 12 juin 2009 (article 20 de la loi Hadopi), les journalistes de presse écrite bénéficient sans contestation possible de droits d’auteur garantis par un accord d’entreprise obligatoire, sous le contrôle d’une commission des droits d’auteur des journalistes. Mais dans trop d’entreprises, cet accord n’a pas encore vu le jour et dans d’autres, les informations financières sur la réalité des revenus générés et les protections garanties dans le cadre de cessions à des tiers sont trop faibles.

Au niveau européen, les éditeurs font pression pour la création d’un droit voisin à leur bénéfice. A l’instar des autres syndicats de journalistes européens, le SNJ a fait connaître son opposition à ce dispositif lors de son congrès de Nantes (octobre 2016). Mais si la directive devait malgré tout comporter une telle disposition, elle ne serait acceptable qu’à la condition que les revenus issus de ce nouveau droit soient gérés par une société d’auteur au sein de laquelle éditeurs et journalistes siègeraient à parité et que ces revenus soient partagés à égalité entre ces derniers.

Le SNJ rappelle que le droit moral des journalistes est inaliénable.


Pour un renforcement de la liberté de la presse


Protection des sources des journalistes.- Le SNJ propose de compléter la loi Dati du 4 janvier 2010 sur le respect de la protection des sources des journalistes, avec des mesures qui permettraient de mettre à l’abri les journalistes et leurs sources des intrusions facilitées par la loi Renseignement (2015), loi contre laquelle une instance de recours est introduite devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Il est urgent de renforcer la loi, et la protection du secret des sources, alors que les moyens technologiques utilisables et utilisés (à l’image de l’affaire Pegasus) pour espionner les journalistes et identifier leurs sources, par des lobbys ou des Etats divers, sont quasiment sans limite.

Le SNJ préconise l’interdiction des poursuites judiciaires ou civiles contre des journalistes et/ou lanceurs d’alerte pour les recels de délit ou les délits d’atteinte au secret des affaires, au secret de l’instruction, au secret des correspondances ou de la vie privée de personnalités publiques dans le cadre d’une enquête relevant d’un impératif prépondérant d’intérêt public. Sur ces fondements, et le délit de recel de violation du secret, des journalistes continuent d’être convoqués par des représentants de la force publique ou des parquets, dans le seul but d’identifier leurs sources, et/ou de dissuader des enquêtes. Le SNJ a écrit au Garde des Sceaux à ce sujet en fin d’année.

Le SNJ réclame également l’élargissement des mesures de protection du secret des sources à l’ensemble des collaborateurs de la rédaction.


Création d’un statut protecteur du lanceur d’alerte.- Le fameux procès Luxleaks, a vu au Luxembourg un journaliste et ses deux sources mis en accusation par le fond financier PricewaterhouseCoopers (PwC). Finalement, le journaliste et un lanceur d’alerte ont été relaxés mais le second a été condamné bien que le tribunal ait reconnu l’intérêt public des révélations. Cette affaire avec bien d’autres scandales : Médiator, utilisation d’amiante, déversement de produits nocifs, recours aux pesticides et insecticides interdits, atteintes aux droits humains et maltraitance des animaux, toutes révélations d’intérêt général, ont mis en avant l’impérieuse nécessité de créer un véritable statut protecteur du lanceur d’alerte. Sans vigie indispensable, sans source protégée, pas de journalisme d’investigation. Si des éléments législatifs protecteurs existent déjà, la France, en phase d’adaptation de la circulaire européenne, s’honorerait de faire bénéficier les lanceurs d’alerte des dispositions complémentaires de la proposition de loi « Waserman. »


Accès aux informations et documents publics.- Face aux obstacles purement administratifs parfois opposés aux enquêtes journalistiques, le SNJ demande que soit reconnu un droit spécifique des journalistes à l’accès aux documents administratifs ou financiers des entreprises, des associations, des services de l’Etat ou des collectivités publiques. Les journalistes se heurtent très souvent à des freins puissants pour obtenir la communication de documents qui sont pourtant, de par la loi, censés être publics. (Projet de loi, plateforme SNJ de 2007)


Libre accès des journalistes.- Le SNJ sollicite le libre accès des journalistes aux lieux de privation des libertés, centres d’éducation fermés pour mineurs, centres de détention, centres de rétention, avec la possibilité de visiter ces lieux sur demande expresse, dans le respect des règles de sécurité, hors le cadre d’une visite parlementaire. Le SNJ revendique également le respect du libre accès des journalistes aux lieux recevant du public, gares, centres commerciaux, salles de spectacles, enceintes sportives, périmètres de maintien de l’ordre, sans avoir à solliciter une autorisation de filmer ou de prendre des photos.


Pour une refonte des missions du CSA


Afin de favoriser une véritable indépendance du CSA vis-à-vis des pouvoirs politiques, le SNJ préconise une refonte du mode de nomination de ses membres, afin que la moitié d’entre eux soient désignés par les salariés des entreprises placées sous son autorité administrative.

Afin de garantir la réelle indépendance des membres du CSA, et éviter tout soupçon de subordination, le SNJ propose d’interdire clairement le « pantouflage », c’est-à-dire la possibilité pour ses membres de faire des allers-retours entre le CSA et les entreprises de l’audiovisuel public ou privé.

Le SNJ réclame un recadrage des missions du CSA, aujourd’hui intégré à l’Arcom, pour proscrire toute velléité d’intrusion dans la ligne éditoriale des rédactions et la déontologie des journalistes.


Pour un financement public de l’AFP


Pour garantir l’indépendance de l’Agence France-Presse, le SNJ demande la garantie du maintien de la contribution financière de l’Etat au titre de sa mission d’intérêt général.

L’AFP a développé ces dernières années des activités de vérification d’informations (factcheking), notamment en partenariat avec Facebook, et signé un accord sur les droits voisins avec Google. Ces nouvelles ressources sont les bienvenues mais elles ne doivent pas créer une nouvelle dépendance vis-à-vis des géants du numérique, sur les activités desquels l’agence doit pouvoir continuer à porter un regard critique.

La compensation versée par l’Etat au titre de la mission d’intérêt général ne doit donc pas être réduite, afin que l’AFP puisse exercer ses missions d’information des médias et du public en toute indépendance et maintenir son réseau de bureaux à travers le monde.


Pour un service public de l’information


Le SNJ préconise la mise en œuvre d’un financement indépendant du service public de l’information (France Télévisions, Radio France et France Médias Monde) sans lien avec les budgets de l’Etat. Comptes de tenus des besoins d’investissement, notamment dans le numérique, ses ressources doivent être pérennisées et assurées par une augmentation progressive de la redevance, un élargissement de son assiette. Il s’agira de les mettre au niveau de la moyenne des ressources de ce type dans les pays européens. Le financement du service public de l’information passera également par la création d’une taxe sur la publicité dans les médias.

Le SNJ préconise également une réforme en profondeur de la loi du 5 mars 2009, avec un nouveau mode de désignation des PDG des entreprises de l’audiovisuel public et un renforcement du poids des personnels et des usagers dans les instances décisionnelles. Les dirigeants de l’audiovisuel public seront désignés par des conseils d’administrations pluralistes et indépendants où siégeront, avec les mêmes attributions que les autres membres, des représentants de toutes les catégories professionnelles de l’entreprise, et des représentants des auditeurs, internautes et/ou téléspectateurs.

Le SNJ réclame l’abrogation des décrets « Tasca », qui prévoient des quotas obligatoires de productions privées dans les programmes. Cette obligation entraîne le développement artificiel de sociétés de production dont l’activité est assurée par l’argent public au détriment des professionnels des entreprises de ce secteur et sans générer les droits patrimoniaux pour l’audiovisuel public. Il faut garantir à l’audiovisuel public la possibilité d’assurer en interne le financement et la production d’une majorité de ses fictions et documentaires (Propositions issues du projet de la section SNJ de France Télévisions).

Pour assurer le pluralisme de l’information, le SNJ préconise le maintien des rédactions autonomes à France Télévisions comme à Radio France, la pérennisation et le développement du réseau France Bleu, et l’abandon des projets de rapprochement numériques entre France 3 et France Bleu.

Plus globalement, le SNJ redit son opposition à tout projet qui aboutirait à la fusion entre les opérateurs de l’audiovisuel public, dans le seul but de réduire leurs effectifs. Un service public de l’information fort est un ensemble de rédactions diverses, où les journalistes ont le temps de collecter, vérifier et mettre en forme des informations certifiées.


Pour de nouveaux médias


Les médias d’information générale et politique jouent un rôle déterminant pour permettre aux citoyens de connaitre, de comprendre les grands enjeux de notre époque... Uniformisés par les rachats successifs, les concentrations et l’omnipotence du marketing et de la communication au détriment de l’ambition éditoriale, nos journaux n’ont plus aujourd’hui les moyens de tenir ce rôle dont se réclament pourtant la majorité des rédactions », rappelle en préambule la proposition de loi conçue par le SNJ en octobre 2014.

Le SNJ considère urgent de créer des moyens législatifs nouveaux pour tenter d’enrayer les aspects les plus négatifs de cette évolution, et aller au-delà des dispositions du statut d’entreprise solidaire de presse, créé par la loi Françaix en avril 2015.

Pour faciliter la création ou la reprise de titres de presse, le SNJ propose que soit créé un nouveau statut juridique pour la presse d’information générale, celui de médias d’information à but non lucratif. Ce statut, que pourraient choisir d’adopter des entreprises reprises par leur salariés ou créées de novo, serait ouvert à tous les médias qui auront pour but de produire une information politique et générale de qualité, qu’il s’agisse de presse écrite, de médias électroniques ou audiovisuels, à condition qu’elles aient adopté une forme juridique relevant de l’économie sociale et solidaire, SCOP, SCIC, ou demain si cela devient légalement possible, fonds de dotation.

Ce statut de médias d’information à but non lucratif serait accessible par adhésion de la majorité des salariés de l’entreprise en cas de reprise, ou de ses fondateurs s’il s’agit d’un nouveau média. Outre le réinvestissement de la majorité des bénéfices dans le développement de l’entreprise, la proposition prévoit un ensemble de dispositions juridiques favorisant la reprise d’une entreprise de presse en difficulté par ses salariés, dès lors que leur projet est économiquement viable, ou la capitalisation initiale en cas de création d’entreprise, grâce à l’octroi d’aides, en particulier par la redirection d’une fraction des aides à la presse, et de facilités d’emprunts et d’appel à l’investissement public et privé. Ce texte prévoit également certaines obligations pour l’entreprise : la reconnaissance juridique de l’équipe rédactionnelle, le respect rigoureux des dispositions légales et conventionnelles en matière de droit du travail, et l’obligation d’informer loyalement tous ses actionnaires sur la marche de l’entreprise.

Ce type de nouvelles sociétés de presse pourrait s’inspirer d’autres modèles alternatifs comme la SCIC (société coopérative d’intérêt collectif) qui rassemble dans le capital d’une entreprise des personnes physiques ou morales de divers horizons tout en gardant les principes coopératifs ; le modèle des Sofica (sociétés pour le financement de l’industrie cinématographique et audiovisuelle), sociétés de capital-investissement bénéficiant d’avantages fiscaux : créées en 1985 pour permettre l’investissement des particuliers dans l’audiovisuel et le cinéma, elles pourraient tout à fait être adaptées au secteur des médias ; le modèle des Sofirep (société pour le financement des reportages et enquêtes de presse) permettant aux lecteurs-auditeurs-téléspectateurs de participer au financement de projets journalistiques qu’ils souhaitent soutenir sans que le modèle coopératif soit obligatoire. (Plateforme SNJ de 2012).


Pour le rang de la France dans le contexte international


Depuis 2015, 33 journalistes ont été assassinés sur le sol européen, selon les chiffres du Conseil de l’Europe, et une majorité de ces cas sont encore impunis.

Dans le monde, depuis 1990, plus de 2 700 journalistes ont été assassinés et seulement 10% de ces meurtres ont été résolus par l’arrestation des assassins mais pas celle des commanditaires, selon la dernière enquête de l’Unesco, l’agence des Nations Unies en charge notamment de la protection et de la sécurité des journalistes.

C’est l’impunité qui permet que des consœurs et confrères soient abattus par qui veut tenter de stopper leurs enquêtes. La Fédération internationale des journalistes (FIJ), la plus importante instance de représentation des journalistes dans le monde avec quelques 600 000 adhérents dans 150 pays, a publié fin 2018 une Convention pour la protection et la sécurité des journalistes, texte qui permettrait à l’ONU, après un vote de l’Assemblée générale, de mieux protéger les journalistes dans le monde et à travers eux la liberté d’expression et la démocratie in fine. La France, patrie des Droits de l’Homme doit s’engager publiquement à soutenir ce texte.

Le SNJ, depuis la prise de pouvoir des talibans en Afghanistan le 15 août 2021, a mobilisé ses énergies militantes pour venir en aide aux journalistes, particulièrement visés par ces ennemis des libertés fondamentales. Les femmes journalistes sont doublement en danger. Le président de la République a pris un engagement public. La France doit se mobiliser plus largement pour les exfiltrer quand nécessaire et les accueillir dignement.


Pour un paritarisme rénové


Pour garantir une juste représentation des journalistes dans la vie de leurs entreprises et compte tenu des spécificités de leur statut, le SNJ préconise l’inscription dans la loi des collèges électoraux « journalistes » obligatoires à partir d’un seuil d’effectifs journalistiques de 25 équivalents temps-plein.

Le SNJ réclame la négociation de grilles de fonctions et de salaires dans chaque forme de presse, permettant de valoriser les nouvelles compétences liées aux nouveaux outils numériques, dans le cadre de la création de la commission paritaire permanente de négociation et d’interprétation (CPPNI) sur le champ de la convention collective nationale de travail des journalistes.

Le SNJ réclame la négociation d’un barème minimal de piges dans chacune des formes de presse, prenant en compte l’ensemble des outils et des supports.

Le SNJ réclame la mise en œuvre rapide des Etats-généraux de la pige, associant représentants des journalistes, des employeurs, et des pouvoirs publics, afin d’éradiquer certaines pratiques illicites telles que les paiements différés, l’absence de bons de commande pour les photographes, le recours au paiement sur factures, le recours aux CDDU, etc.

Le SNJ revendique la mise en place d’un fonds paritaire abondé par les entreprises de presse permettant un accès facilité des journalistes pigistes aux congés de formation syndicale, et l’indemnisation de leurs heures de délégation et absences autorisées liées à des mandats nationaux.

Le SNJ préconise un alignement dans l’audiovisuel privé des droits des journalistes sur les garanties d’indépendance et les principes professionnels en vigueur dans le Service public.
Pour les journalistes bénéficiaires d’un statut reconnu par la loi, le SNJ demande que celle-ci s’applique dans tous les territoires de la République. Dans les TOM particulièrement, les journalistes ne bénéficient pas des droits reconnus en métropole et dans les DOM. Pour le SNJ, l’élargissement du statut des journalistes à ces territoires est plus que jamais indispensable.

Le SNJ demande que les journalistes travaillant dans les agences de presse bénéficient des mêmes droits que tous leurs autres confrères, en matière de droits d’auteur, de clause de conscience et de cession.

Le SNJ est favorable à une réforme de la procédure d’information/consultation des instances de représentation du personnel incluant un droit de veto motivé des salariés, pour toute décision stratégique.

Le SNJ réclame des négociations sur les déroulements de carrière des salariés dans toutes les entreprises, incluant une prise en compte des parcours des représentants syndicaux et élus dans les instances représentatives du personnel.

Le SNJ préconise l’adoption de mesures concrètes dans les entreprises de médias favorisant l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes et la diversité sociale.


Pour un investissement dans l’éducation aux médias


Convaincu de l’importance du développement de l’éducation aux médias, auprès des plus jeunes mais aussi dans l’ensemble de la société, le SNJ propose la mise en œuvre d’une sorte de « service civique » dans la profession, financé sur des fonds publics (Etat, collectivités), qui incite les journalistes et leurs employeurs à consacrer une partie de leur temps à cette mission.

Pour ce faire, le principe de la rémunération du journaliste dans ce cadre doit être la règle, soit sur la base de détachements, soit sous la forme d’une rémunération par le biais d’un fonds mutualisé, pour les journalistes rémunérés à la pige.

Le SNJ préconise la mise en œuvre de cursus de formation financés, permettant la construction et diffusion de divers matériels pédagogiques, selon les publics visés.

Le SNJ réclame le fléchage d’un budget spécifique à l’éducation aux médias par le ministère de la Culture.

 
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« Les héros du nettoyage » (M6) : souriez, vous êtes filmés !


by: Sophie Eustache

« Les héros du nettoyage » (M6) : souriez, vous êtes filmés !

par Sophie Eustache,

La chaîne W9 (groupe M6) a diffusé ce printemps une série de six reportages – « Les héros du nettoyage : Mission propreté » – produite par la Warner Bros. Cette série présente plusieurs métiers (éboueurs, égoutiers, nettoyeurs de l’extrême, assainisseurs, patrouilleurs sur les autoroutes) à travers des portraits de travailleurs que la caméra accompagne sur le terrain. Si elle a le mérite de montrer leurs quotidiens et de leur donner la parole, cette série n’échappe pas à la dépolitisation des questions liées aux conditions de travail, biais toujours aussi persistant dans le traitement médiatique du travail en général, et des ouvriers en particulier.

« Ces femmes et ces hommes de l’ombre s’engagent jour et nuit, parfois même au péril de leur vie, pour nous tous, contre les déchets. [...] Voici donc la fabuleuse histoire de ces hommes invisibles, de ces héros du nettoyage ». C’est en ces termes, accompagnés d’une musique digne des blockbusters hollywoodiens, que le journaliste introduit chacun des six épisodes de la série. Ces derniers sont construits autour d’images des travailleurs en action commentées par le journaliste, et d’entretiens face caméra, filmés hors du lieu de travail. Le tout ponctué par des plans grand angle de Paris, Marseille, Lyon, Albi ou Épinal. La mise en récit opère une fictionnalisation du monde du travail. Dès l’introduction, une dimension épique est donnée à ces métiers : « Depuis deux mois, Patrice a embarqué son fils Jérémie dans l’aventure des eaux usées », annonce la voix-off.

Le premier épisode s’ouvre sur la cuisine de Patrice, 49 ans, et de son fils Jérémie, 22 ans, tous deux égoutiers à Lyon, que la caméra suit dès le petit matin, et pour le reste de leur journée. La série a le mérite de montrer le déroulé de leur journée de travail, de manière assez détaillée, et la dureté de l’environnement, que ce soit à travers les images prises sur le terrain ou via les entretiens. « Cinq fois par semaine, Patrice et son équipe travaillent près de quatre heures en milieu hostile », commente la voix-off. Ou encore :


- Voix-off : Avec une espérance de vie de 17 ans de moins que la moyenne, le métier d’égoutier est l’un des plus dangereux de France.

- Jérémie, 22 ans : [...] T’as l’impression de te sacrifier un peu en faisant ce qu’il faut faire dans les égouts. Tu sauves un peu la ville donc la vie des gens, et toi, tu perds des années de vie.

- Voix-off : En cause, la forte exposition à des gaz toxiques et un travail très éprouvant physiquement : chute, électrification, brûlure, noyade… quotidiennement, ces anges gardiens des souterrains sont exposés.



Une fois n’est pas coutume, la dureté et la dangerosité du travail ne sont donc pas passés sous silence, et la parole des concernés, invités à expliquer leur travail, bien présente au fil des épisodes : « C’est un boulot de bagnard ça ! Tous les jours, ils vont pouvoir recommencer avec leur connerie de lingettes », lâche ainsi l’un des égoutiers (épisode 3). « Les mecs qui jettent des seringues dans les réseaux, ça existe, et il y a d’autres choses qui sont coupants, il y a des bouts de verre, même si on a des gants, ça reste des gants en plastique qui sont très vite transpercés, donc on prend pas le risque [de ramasser avec les mains, ndlr] », explique plus loin l’égoutier au journaliste. Face caméra, Aïcha, éboueuse de la Fonctionnelle (direction de la Propreté et de l’Eau) à Paris, confie : « Je mets mon corps à contribution, mon dos le sent, mes bras, mes épaules. »

Le choix de mettre en avant ces paroles ne peut être que salué, tant l’expression ouvrière est rare dans les médias dominants. Mais ça s’arrête là : le journaliste ne cherche pas à creuser la question. Tant et si bien que les risques sont naturalisés – c’est comme ça, on n’y peut rien : « Dans ce métier, il faut accepter de prendre des mauvais coups », avance par exemple la voix-off –, ou réduits aux incivilités (les déchets déversés dans les égouts, jetés par la fenêtre des voitures ou dans la rue, etc.). Quid des moyens alloués à la sécurité des travailleurs ? Quid des cadences de travail ? De la relation avec la hiérarchie ? Ces enjeux sont relégués hors-champ… ou à la marge, et de manière allusive : « Je suis pas assez payé pour ça », lancera par exemple un égoutier dans l’épisode 3. Ainsi la conflictualité du monde du travail et les revendications que peuvent porter ces travailleurs sont-elles complètement invisibilisées. Un choix éditorial loin d’être innocent.


Héroïsation : la promotion du « bon travailleur »


À cet égard, le titre de la série mérite qu’on s’y arrête. Ériger en « héros » ces travailleurs relève d’un puissant parti pris idéologique : un héros, ça ne se plaint pas ; un héros, ça ne revendique pas ; un héros, ça se plie dignement à la tâche, quitte à tout y sacrifier. Comme le rappelle le sociologue du travail Stéphane Le Lay dans une tribune publiée par Basta (20/04/20), – au moment où la crise sanitaire éclairait d’une lumière nouvelle l’utilité de ces métiers –, quand les « héros » se rebiffent, les médias changent de ton :

Loin du héros sanitaire, l’éboueur se voit dépeint comme un dangereux gréviste, un vrai petit salopard sanitaire en quelque sorte, réduit à une silhouette stéréotypée s’agitant pour de viles raisons salariales, n’hésitant pas une seconde à « pourrir la vie » des citoyen.ne.s grâce à la position de force acquise dans les négociations par sa corporation louche (surtout à Marseille et Paris). Ces deux images sont tout aussi fausses l’une que l’autre, en ce qu’elles se focalisent sur des figures rhétoriques éculées (le profiteur versus le demi-dieu) plutôt que sur le travail effectif. Les éboueur.e.s ne sont ni des feignasses, ni des personnages mythiques, mais des travailleur.euse.s engagé.e.s dans un certain nombre d’activités plus ou moins difficiles à réaliser selon les périodes et les lieux, selon l’état des moyens matériels disponibles et selon l’état des coopérations au sein des équipes et avec la population.



En héroïsant ces travailleurs, la série fait le portrait (et la promotion) du « bon travailleur ». Celui qui vient au travail en souriant, chérit son métier, ne se met pas en grève, « joue le jeu » du « monde du travail ». Un travailleur « fairplay » en somme. C’est ainsi que dès le générique, l’accent est mis sur leur bonne humeur. Aïcha, éboueuse à la Fonctionnelle à Paris entonne face caméra un chant – « Nettoyer, Balayer… » – sur l’air du dessin animé « La Reine des neiges », tandis qu’un autre éboueur est filmé en train de chanter « Je serai la poubelle pour aller danser » dans les rues d’Épinal. Un autre se qualifie d’« Avengers des éboueurs » et Aïcha se décrit comme « Télétubbies de l’affiche » au moment où elle enfile sa combinaison blanche.

S’il n’est pas lieu de questionner l’existence de ces séquences et encore moins de les juger, force est de constater que le générique leur fait la part belle. Une manière, pour la télévision, de vendre la « valeur travail » dans un emballage festif : ouvriers, souriez, vous êtes filmés ! Dans un article du Figaro, le directeur des programmes chez Warner TV France, Renaud Rahard, ne fait d’ailleurs pas mystère de son orientation éditoriale… tout en la naturalisant au passage :

On est parti à la rencontre de personnes attachantes, dédiées à leur job. Qui aurait cru qu’on aurait un jour pensé passer du temps dans les égouts ou regarder déboucher des canalisations pleines de m…, etc. Et pourtant ce sont des passeurs, la série fonctionne grâce à l’humanité de ces personnes que l’on a castées. Je crois qu’on a besoin de s’attacher aux gens, et, ce, quelle que soit l’histoire qu’ils racontent.



Difficile de dissimuler plus mal paternalisme et biais de classe ! Un esprit qui transparaît d’ailleurs à plusieurs reprises au cours de la série, notamment par le biais d’un lexique tendant à infantiliser ou à folkloriser les travailleurs du nettoyage. Par exemple : l’un des assainisseurs s’est approprié le surnom de « Capitaine Caca ». Pourquoi les journalistes décident-ils de le reprendre tel quel au moment de désigner, eux-mêmes, l’ouvrier en question ? Il va sans dire que dans leur bouche, ça frôle le mépris de classe.

De même, les propos enthousiastes des « personnes castées » sont mis en avant : « Je vois ça comme une mini-aventure, chaque fois que je descends dans les égouts ». Ou encore, avec un jeune homme dont la voix off nous dit : « Par goût du risque, Sébastien, ancien militaire, s’est engagé depuis une petite année comme patrouilleur » :

Sébastien : Ce qui me donne un peu la pêche, la patate, l’envie d’y aller, c’est le fait de se dire : « Ok, aujourd’hui je vais être utile. Je suis un peu attendu quoi. » [...] Mon métier je l’adore parce que c’est un métier où il n’y a pas de routine, on s’ennuie pas. J’aime bien ces métiers atypiques.

Voix-off : Mais attention ! Ils le font souvent au péril de leur vie. En vingt ans, vingt-trois patrouilleurs sont morts en mission.


Une sélection qui appuie le portrait de travailleurs à la fois volontaires, pittoresques et candides, dans le but de les rendre « attachants ». Ressort classique du traitement médiatique des classes populaires, l’infantilisation transparaît ainsi clairement. On imagine en effet mal un journaliste qualifier « d’attachant » un PDG du CAC40.


***


Donner la parole aux travailleurs du nettoyage ? Les filmer au travail ? L’intention est évidemment d’autant moins mauvaise qu’elle pallie un déficit (criant) de médiatisation des ouvriers à la télévision : en 2020, ils constituaient 12% de la population et n’étaient représentés qu’à hauteur de 1 % dans les programmes [1]. Mais en scénarisant ces métiers, en dépeignant les travailleurs comme autant de protagonistes d’un roman épique (« fabuleuse histoire », « aventure », « anges gardiens des souterrains »…), en érigeant ces travailleurs en « héros » et en traitant la question des conditions de travail de manière totalement superficielle, les reportages normalisent in fine une vision patronale du travail : la promotion du « bon travailleur » (comme antithèse du syndicaliste) et de la « valeur travail ». Mais ne jouons pas les naïfs, nous ne sommes ni déçus, ni surpris : on ne s’attendait pas à ce que W9 se lance dans la critique sociale !


Sophie Eustache

 
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Anatomie d'une campagne médiatique contre la gauche (1/3)


by: Pauline Perrenot

Anatomie d’une campagne médiatique contre la gauche (1/3)

par Pauline Perrenot,

« Illusionniste », « prestidigitateur », « chefs à plume », « petites cervelles », « fascisme à visage humain », « Polichinelle hâbleur », « escroquerie », « chiens », « pitbulls », « danger pour la France », « insurgé de prédilection »… La campagne de la France insoumise pour les élections législatives, à laquelle se sont ralliées les autres formations de la gauche parlementaire (Générations-EELV-PS-PCF), a littéralement déchaîné les médias dominants. Éditorialistes et journalistes politiques ont orchestré, du PAF aux grands quotidiens nationaux, une cabale d’une rare violence que nous traiterons en trois temps : 1) Mépriser, délégitimer : l’Union populaire n’adviendra pas ; 2) Stigmatiser : haro sur les « islamogauchistes » ; 3) Traquer : sus aux « déviants » de la social-démocratie. Premier mouvement.

Aussitôt Emmanuel Macron réélu, les chiens de garde sécurisaient le périmètre de la « démocratie » en étouffant les critiques. « Dire du président qu’il a été "mal élu" ? C’est "ébranler la légitimité du vote, et par là même les fondements de la démocratie représentative" pour Le Monde. C’est "alimenter une défiance dans les institutions, dans notre système démocratique" pour David Pujadas. Des syndicats qui souhaitent être pris en compte ? "C’est factieux !" s’indigne Jean-Michel Aphatie. » Ce n’était là qu’un début.


« Des gens dangereux »


Pour Mathieu Bock-Côté (Europe 1, 27/04), «  Jean-Luc Mélenchon veut accélérer la crise de régime », tenter « un coup de force » et « un dernier tour de piste avant de se laisser momifier vivant à la manière d’un petit Lénine français vénéré et contemplé par tous les sectateurs de la Révolution ». Un peu plus tôt sur la même antenne, face à Sonia Mabrouk, Raphaël Enthoven commentait l’affiche « Mélenchon Premier ministre » de la France insoumise, qui révélerait selon lui « qui [sont] les gens dangereux […] susceptibles de s’asseoir [sur les institutions] pour un bénéfice à peu près nul. » Un verdict partagé par l’ex-plume de Valeurs actuelles, Louis de Raguenel, désormais chef du service politique de la radio Bolloré : « À force de marteler ces messages dangereux, ça finit par donner aux ultras des espoirs de renversement de l’État. » (Europe 1, 2/05)

C’est donc de (violent) concert avec l’extrême droite que les chantres de « l’extrême centre » pointent, d’un seul et même doigt, le péril de l’époque : la France insoumise et l’union de la gauche. Sur LCI, Jean-Michel Aphatie prévenait ses confrères (29/04) :

Le fond de l’affaire, c’est qu’on dit que Marine Le Pen n’est pas républicaine, n’est pas démocrate, très bien, ça fait vingt ans qu’on fait une danse là-dessus à l’extrême-droite ! Et la France Insoumise, elle est comment ? Quel attachement à la démocratie et aux valeurs ?

L’éditocratie poursuivra précisément sur cette lancée. À commencer par Catherine Nay (Europe 1, 30/04) :

Si ça ne se passe pas comme prévu, « il faudra aller chercher la victoire dans la rue pour faire avancer la société ». Qui le dit ? C’est la Clémentine Autain [sic]. Vous savez avec son joli sourire et ses yeux myosotis. Et elle dit ça sans être morigénée par quiconque, c’est sa vision de la démocratie ! Ça s’appelle le fascisme à visage humain.

Dans Le Figaro (6/05), Ivan Rioufol monte d’un cran : « S’il y a un totalitarisme qui vient, c’est au cœur de la gauche marxiste et révolutionnaire qu’il faut le traquer, comme toujours historiquement. » Et de poursuivre : « L’entourloupe sur "le cordon sanitaire" a permis à l’extrême gauche, sectaire et violente, de se comporter en terrain conquis. Oui, il y a un danger pour la République. Mais il est à débusquer dans la stratégie d’infiltration insurrectionnelle du soi-disant Insoumis. » Le totalitarisme, c’est également ce que l’union de la gauche inspire à Bernard-Henri Lévy : « Avec cet accord Insoumis/socialistes, c’est Chavez qu’on accorde avec Jaurès. Poutine avec Léon Blum. Et voilà bradé, pour un plat de lentilles (une poignée de circonscriptions), tout le patient travail de la gauche, depuis 50 ans, pour conjurer sa tentation totalitaire. Navrant. » (Twitter, 4/05).

Sur LCI (6/05), Jean-François Kahn qualifie sans rire les Insoumis de « néo-bolcheviks ». « Un parti factieux, séditieux ? » interroge de son côté Frédéric Haziza (Radio J, 8/05). « Une secte » affirmait deux jours plus tôt Philippe Val (Europe 1, 6/05) : « Une secte dont certains militants se radicalisent sur internet, comme cette femme "gilet jaune", anti vax et mélenchoniste qui a récemment agressé un pompier », mais également « des irresponsables [qui] jouent la violence sociale contre le suffrage universel. » Un parti qui, en tout cas, « a réussi son pari de caler la gauche sur les extrêmes » selon Challenges (5/05), qualificatif employé partout, inspirant un espoir à Thomas Sotto face à Jean-Luc Mélenchon : « Est-ce que ça ne va pas faire le jeu d’Emmanuel Macron une gauche qui se radicalise ? » (France 2, 6/05).

Le 2 mai, date de l’accord entre la France insoumise et Europe Écologie les Verts (EELV), David Reyrat, journaliste sportif au Figaro, synthétise : « Pour être certain de ne pas être coincé dans une faille temporelle. On parle bien en 2022 de porter au pouvoir en France des trotskistes, des maoïstes, des communistes, des khmers verts. En 2022. En France. C’est bien ça ? Vous confirmez ? » (Twitter, 2/05, tweet supprimé depuis). Franz-Olivier Giesbert confirme dans Le Point (5/05) : « La haine est en marche et rien ne semble pouvoir l’arrêter ». On ne le lui fait pas dire… « Certes, nous ne sommes pas en 1789 quand la populace […] saccageait et pillait tout sur son passage. […] Il y a en ce printemps ensoleillé mais saturnien beaucoup d’électricité dans l’air, une violence verbale peu ordinaire, en particulier du côté des chefs à plume de la France insoumise. » Et le non-violent-verbal de qualifier les responsables insoumis de « mufles » et de « braillards », quelques lignes seulement avant de fustiger la « décomposition démocratique » du pays : « Une partie des "élites" de la France d’en haut […] commence à basculer dans l’extrémisme de gauche ». Diantre ! L’élite médiatique, au moins, aura été épargnée.

Pendant ce temps sur Twitter, en écoutant François Ruffin sur BFM-TV, l’ancien directeur du Nouvel Observateur Claude Weill weillise :

Ce type est un grand malade. « Il y a un bâton pour chasser Macron ! » […] s’excite-t-il. Étonnez-vous que des petites cervelles insoumises, échaudées par ces appels incessants à la haine et au déni de démocratie finissent par aller taper sur des pompiers… (3/04)

Qui est excité ?

Jacques Julliard dans Marianne, sans nul doute. Le 4 mai, il tempête dans l’édito « Oui à l’union, non à Mélenchon ! » : « Le mélenchonisme n’est ni l’avenir ni la justice, c’est une construction qui repose sur un homme et sur les branches pourries du mouvement social. Épargnons-nous ce retour en arrière. » Sur France 5 (5/05), Denis Olivennes alerte :

Il faut se souvenir de ce qu’a été Jean-Luc Mélenchon ! […] Il a quand même conspué les juges indépendants et la presse indépendante ! Je ne crois que ce que je vois. Et ce que je vois, c’est un leader qui a attaqué l’indépendance des juges, attaqué les journalistes, dont les amis c’est Poutine et Maduro, des gens qui n’acceptent pas la démocratie ! C’est ça Mélenchon !

Le magazine hebdomadaire des Échos fait campagne plus qu’à son tour, et directement par la voix de son directeur adjoint de la rédaction : « Mélenchon ou la défaite de la raison » titre-t-il son édito (2/05). Tout y passe : « Héros fatigué d’une gauche en déliquescence », « amoureux transi des dirigeants d’un Venezuela en ruine », « un "insoumis sauf avec les dictateurs" », des « convictions […] flottantes », la « gauche régressive ». Bref… « la folie Mélenchon ».

Un crachat que reprend en écho le rédacteur en chef adjoint de L’Est Républicain, dans l’édito qui garnit les huit titres du groupe Ebra – propriété du Crédit Mutuel (28/04) : « Jean-Luc Mélenchon incarne à merveille le Polichinelle hâbleur d’une gauche désorbitée, entraînée vers les abîmes d’une tragique bouffonnerie. » D’une rare brutalité contre « Méluche, le magnifique », l’éditorial se conclut sur un incontrôlable accès de mépris de classe : « Les chiens sont lâchés. Ses pitbulls aboient et mordent. [Mélenchon] est, nous dit-on l’idole des jeunes. Même diplômés. C’est dire l’incurie de l’époque. »

Un désespoir partagé par l’une des grandes figures macronistes du Monde, Françoise Fressoz, qui aligne les formules de courtoisie à l’égard de Jean-Luc Mélenchon : « Trublion », « prestidigitateur », « acteur talentueux, doublé d’un séduisant bonimenteur. À 70 ans, il joue la partition de sa vie, fait croire que la gauche radicale peut gouverner le pays. » (10/05) Le désarroi puise sa source au milieu de l’article : « Avant le premier tour, il y avait deux France, celle d’Emmanuel Macron et celle de Marine Le Pen. Le soir du 10 avril, une troisième a surgi, celle de Jean-Luc Mélenchon. Depuis, le vaincu s’emploie à la faire survivre et prospérer, au prix d’une personnalisation du pouvoir totalement assumée. »

Pendant ce temps sur Twitter, Raphaël Enthoven enthovenise :

UE, OTAN, Syrie, Russie, gilets jaunes, vaccins, oligarchie, populisme, mépris de la constitution... L’avenir de LFI est dans l’alliance avec le RN, plutôt que dans une OPA sur la gauche dont les autres membres doivent renoncer à leur identité pour gratter quelques circos. (2/04)


« On n’est pas en dictature ! Ce n’est pas Mélenchon qui décide ! »


« OPA », « coup de force », « au forceps », « destruction », « soumission ». Partout, le champ lexical mobilisé pour décrire le processus d’accord est celui de la violence, les journalistes politiques moulant leur discours dans les diatribes et le narratif des grands pontes du PS qui refusent l’alliance avec la France insoumise.

Le 5 mai, Le Figaro s’illustre à cet égard par sa Une tout en retenue – « Mélenchon soumet les Verts et le PS à la gauche extrême » – doublée d’un édito signé Vincent Tremolet de Villers, « Bienvenue en mélenchonie » :

De Catilina à Jean-Luc Mélenchon, on peut écrire, sans risque, que le niveau s’est effondré. Les grossiers appétits écrasent, sans aucune gêne, toute autre considération. Fabien Roussel lâche tout pour un steak aux lentilles, Olivier Faure montre qu’il a les dispositions pour ouvrir un stand à la grande braderie de Lille.

Brillant. Au moins autant que la chronique de son confrère Guillaume Tabard une page plus loin, relatant la « soumission idéologique » des « socialistes, écologistes et communistes […], passés sous les fourches caudines de l’Insoumis en renonçant à bien de leurs valeurs ». Dans « C ce soir » (France 5, 5/05), Thomas Snegaroff introduit l’émission – « Est-ce que le PS vit son moment populiste ? » – avant de présenter, entre autres, Denis Olivennes, « essayiste, chef d’entreprise » (et accessoirement co-gérant de Libération) : « Vous faites partie de ces figures de la gauche qui voient dans cet accord une forme de reddition, de capitulation, de soumission, de trahison, de suicide, vous me direz quel est le mot que vous préférez. » Réponse de l’intéressé : « Tous. »

Le but de Jean-Luc Mélenchon selon Christophe Barbier ? « Faire une OPA sur tous les restes de la gauche ». Plus encore ? « Digérer et déchirer la gauche […], et ce qu’il ne digère pas, il veut le déchirer. […] Le rêve du trotskyste Mélenchon, c’est de détruire ce qu’il déteste le plus : ce n’est pas la droite, ce n’est pas l’extrême droite, ce n’est pas Macron ! C’est la social-démocratie ! » (RMC, 3/03) « Lider maximo » titre encore BFM-TV (5/05), dont Alain Marschall donne une déclinaison au moment d’interroger Aymeric Caron : « Le parti socialiste a été liquidé avec gourmandise ? » Sur RMC (3/03), la journaliste Catherine Rambert s’insurge : « On n’est pas en dictature ! Ce n’est pas Mélenchon qui décide ! » avant de s’illustrer par des propos homophobes et orduriers :

- Catherine Rambert : J’ai une pensée et beaucoup de compassion pour les communistes, pour le PS et pour les Verts qui sont en train d’avaler d’énormes couleuvres pour rentrer dans cette union au forceps. Et quand je dis « avaler des couleuvres », je ne suis pas certaine que ça passe par là mais enfin bon, on ne va pas faire un cours d’anatomie aujourd’hui !

- Daniel Riolo : On ne sait même pas si c’est des couleuvres hein Catherine !

De la hargne à l’insulte, il n’y a qu’un pas… que franchit également – comme de coutume –, et sans trébucher, le dessinateur du Point, Xavier Gorce : « Connaissez-vous cette vieille comptine ? "Ce petit animal a la peau si tendue ; Que quand il ferme un œil ; Il ouvre le trou du cul." Pourquoi le sourire de Mélenchon me la rappelle ? » (Twitter, 27/04) Une berceuse que lui inspire la fameuse affiche de la discorde.


Pile « hargne », face « moquerie »


Dans Paris Match (5/05), Gilles Martin-Chauffier met à profit son mépris pour réussir l’un des meilleurs portraits du moment : Jean-Luc Mélenchon en « insurgé de prédilection », « faire-valoir du pouvoir ». Extrait :

Comme un interrupteur, il ne possède que deux positions : allumé ou disjoncté. Sur une estrade, sur un plateau, dans son bureau, il faut qu’il attire l’attention. […] Une fois en scène, il porte le béret du Che, l’auréole de saint François d’Assise (les animaux sont un autre de ses dadas) et la kalachnikov de Castro. Et ça passe : sans avoir jamais pointé dans une entreprise ni lancé un pavé, ce révolutionnaire institutionnel est la voix reconnue des rebelles. Donc il proteste. Le sexisme, le racisme, le nucléaire, les OGM, le capitalisme, la chasse aux bébés phoques, la pluie en été, tout lui tourne les sangs. Malheureusement pour lui, si élevé soit l’arbre, ses feuilles tombent toujours par terre. Les capitalistes se moquent de ses diatribes comme de leur première OPA. Et les sceptiques ricanent : quitte à lutter contre le racisme, à aider le tiers-monde, à préserver la planète, n’importe quelle multinationale en fait cent fois plus que lui. Le leader des insoumis tire plus de flèches qu’il n’abat de proies.

Puis, le 4 mai, L’Obs se joint au concert des petites mesquineries : « Bientôt primus inter pares, le nouveau chantre de l’union de la gauche s’est imaginé un destin de rechange. […] Le voilà qui prétend marcher sur les traces de Léon Blum […] ou de François Mitterrand […]. Mélenchon se voit à Matignon. Un scénario encore bien improbable. Mais, le cas échéant, il ne serait ni Blum, ni Mitterrand. » Invitée sur le service public – qui plébiscite donc ses outrances sur Europe 1 – Catherine Nay opte pour le filon culinaire : « Jean-Luc Mélenchon doit beaucoup jubiler [...] mais il veut faire un soufflé avec des miettes ! » Plus tard : « Il s’allie chacun pour un plat de lentilles ! » Mais encore ? « Jean-Luc Mélenchon a toujours tendance à faire d’un chou un potager. » Enfin ? « La grand-mère déguisée en loup, c’est Mélenchon. » (France 5, 3/05).

Sur « Quotidien » aussi, on se bidonne avec l’union de la gauche au moment d’interroger Julien Bayou à la sortie du local de campagne de la France insoumise : « Le couple LFI-EELV s’est fait hier. Là, c’est quoi le challenge quand on se met à faire un trouple ? » Et les journalistes start-up tiennent à faire savoir qu’ils peuvent, comme Catherine Nay, filer les métaphores : « Vous pensez que ça va être une relation passionnelle ? Mais tumultueuse ? » ; « Il y a un mariage pour demain ? » ; « À deux, c’est déjà fait, à trois on va voir, et là à quatre euh… ? » (TMC, 3/05)

Enfin, après avoir vitupéré contre un rassemblement « navrant », « assez minable » et témoignant d’une « inconséquence politique » (LCI, 4/05), Jean-Michel Aphatie fanfaronne deux jours plus tard : « Hélas, le titre grille le suspense, c’est pas très grave ! Dans les bons films, on essaie de regarder jusqu’au bout ! » et joue les maîtres de foire du plateau : « Olivier Faure, […] vous allez voir, a commenté cet événement avec un enthousiasme désarmant devant les journalistes hier soir ! Il est un peu fatigué le pauvre, il a eu des journées très, très longues, cette semaine ! [Rires] […] Bon, et puis après, il est allé se coucher ! » (LCI, 6/05)

Pendant ce temps sur Twitter, Enthoven enthovenise – les Insoumis « sont définitivement (car délibérément) imperméables à la raison ». Quid des éditorialistes ?


Intermède : le 1er mai ? La violence


Pour ne pas rompre le rythme, il va sans dire qu’au lendemain du 1er mai, comme le jour même, les médias dominants concentrent leurs forces éditoriales sur « les violences » de la manifestation (parisienne). Les chaînes d’info en continu diffusent en boucle l’agression d’un pompier par une manifestante, tandis que France Inter se fend d’une brillante exclusivité : le « soutien à Mélenchon » de la manifestante en question, sur la base d’une exégèse de tweets qui permit à la rédaction de dénicher l’arme du crime : « Un selfie dans l’isoloir avec un bulletin Mélenchon » (2/05).

Le soir dans « C dans l’air » (France 5, 2/05), on apprendra par Fanny Guinochet que les militants autonomes « souvent s’en prennent […] aux biens publics » comme « l’hôpital » avant que Caroline Roux mentionne seulement la revendication des salaires entre deux virgules… pour mieux embrayer : « Les Français auront surtout vu des scènes de violences, de pillages, en marge de cette manifestation. » Discours performatif au carré : s’ensuit un reportage de 15 secondes, dans lequel en effet, les Français verront exclusivement – soit non plus « en marge » – des scènes de pillage. Le clou du spectacle est atteint dans Le Figaro (6/05), avec Ivan Rioufol :

Les « antifas » ont une nouvelle fois semé la terreur en brisant des commerces sur leur passage. Or ces milices, qui sévissent au nez de la police, sont les bras armés de l’extrême gauche. Ces nouvelles « chemises noires » partagent avec LFI, la violence en plus, les mêmes objectifs politiques.

Mais à cet égard, notre palme revient à l’émission « Estelle Midi » (RMC, 3/04). Vingt minutes de bashing en roue libre, réparties entre trois chroniqueurs. Mélenchon ? Un « illusionniste », dont Daniel Riolo entend révéler la vraie nature :

On l’a vu à la manif, […] dans les électeurs de Mélenchon, il y a cette jeune dame qui trouve ça bien de se balader avec des tournevis et des marteaux pour taper sur les pompiers. C’est cette extrême gauche là, aussi, qu’il y a dans le bloc Mélenchon ! Donc à un moment, je crois quand même que les gens vont devoir ouvrir les yeux, exactement comme on les ouvre parfois sur d’autres partis et se rendre compte que le bulletin […] Nupes là, c’est un danger pour la France !

Une violence qui se prolonge lors des « prises de parole » des auditeurs. « Antonio », employé dans un service technique hospitalier et électeur de Jean-Luc Mélenchon, ne peut s’exprimer plus de dix secondes en continu sans subir les foudres obsessionnelles de Daniel Riolo :

Eh Antonio ! Vous, la violence de Mélenchon, elle ne vous gêne pas ? [Quelle violence ?] Bah qu’on agresse des pompiers ? Il n’a pas condamné. Il n’a pas condamné. Il n’a pas condamné. Il n’a pas condamné. Il a accusé l’État de laisser la violence se propager. Il n’a pas condamné. Le discours sur la police, l’agression des pompiers, il n’a pas condamné !

Six fois.

Puis, « Antonio » est coupé au bout de six secondes : « Donc vous vous en foutez ! Dites-le ! » Sept secondes, et rebelote : « Donc vous, vous ne condamnez pas l’agression du pompier vous ? Bah il ne veut pas répondre ! Donc vous ne condamnez pas, monsieur ! [Je condamne toute violence.] Bah Mélenchon l’a pas fait ! » Puis… en fin d’émission :

- Daniel Riolo : Je crois que [Mélenchon] a fini par condamner l’agression de la jeune femme sur le pompier finalement, sur France Inter il me semble. [Non, sur Twitter, NDLR].

- Rémy Barret : Mais tu avais raison, il avait dit auparavant [Voooilà !] que les violences étaient inhérentes [Voooilà !] à la Préfecture de police [Voooilà !] qui n’avait pas fait son travail. [Voooilà !]

- Daniel Riolo : Voooilà. Il a mis le temps, il a réfléchi un peu. Voilà.

Voilà…


Chronique d’un échec annoncé


Alors que la quasi-totalité des éditorialistes accablent d’emblée une « union mal embarquée […], de bric et de broc » (Jean-Michel Aphatie, LCI, 6/05), « un mirage, une escroquerie » (Christophe Barbier, RMC, 3/03), une « fable » (Le Monde, 10/05), un « accord factice » et « moche » (Olivier Bost, RTL, 5/05), ou une alliance au « succès timide » (Challenges, 3/05) sur la base de premiers sondages, partout, les journalistes politiques tiennent également à faire la chronique de son échec annoncé. « Arme de conquête ou pistolet à eau ? » interroge Olivier Bost dans son édito en face-à-face avec Yves Calvi (RTL, 5/05). Spoil :

- Olivier Bost : Ça marche quand vous avez une dynamique pour prendre le pouvoir, réelle et basée sur des gens qui veulent exercer le pouvoir. Très concrètement là aujourd’hui, c’est pas du tout cette histoire-là puisque c’est les plus radicaux qui l’emportent et la radicalité n’a pas pour objectif aujourd’hui d’exercer le pouvoir.

- Yves Calvi : On a l’impression que cette union populaire, à peine commencée, elle a du plomb dans l’aile, en tout cas qu’on la prend pas au sérieux !

C’est le moins qu’on puisse dire…

« Comment va gouverner cet homme ? » s’insurge d’ailleurs Catherine Nay (Europe 1, 30/04). « Parce qu’on voit bien aussi que c’est quelqu’un qui a une certaine enflure de l’égo, qui ne veut pas quitter le pouvoir, qui n’admet pas d’avoir été défait ! Et plutôt que d’être déprimé comme il y a cinq ans, eh bien il dit "Le Premier ministre, c’est moi !" » Même tonalité dans Le Monde, qui prend position le 6 mai et tient à faire savoir sa déception : « manœuvre », « marchandages », chefs de partis qui « convoqu[ent] bruyamment l’Histoire », « Canossa des défaits », « contorsions sémantiques », « silences assourdissants », « reniements »… L’édito du Monde regorge de sentences pour une conclusion sans appel : cet accord « n’en fait […] pas un programme de gouvernement [...]. L’objectif de devenir la principale force d’opposition au président réélu peut permettre de s’en accommoder, tant bien que mal, à titre provisoire. Pas celui d’exercer les responsabilités. »

Jeff Wittenberg, éditorialiste politique pour France TV, en doute aussi très fortement : « Les femmes et les hommes qui vont porter le futur programme si vous gagnez […], est-ce qu’ils ont suffisamment d’expérience ? » ; « Toutes les personnalités de la France insoumise, celles qui vous rejoignent au PS, les Verts, personne n’a connu de responsabilité gouvernementale. Est-ce que ce n’est pas tout de même un handicap ? ; « Dites-nous si le manque d’expérience à la tête de l’État n’est pas un frein ? » (France Inter, 8/05, face à Jean-Luc Mélenchon). Rappelons qu’il y a cinq ans, les mêmes éditocrates sortaient les violons pour l’entrée de ladite « société civile » macroniste dans l’hémicycle.

Verdict plus violent dans l’édito des Échos (2/05). La gauche au pouvoir ? Une « supercherie », révélant « une profonde fascination pour le nihilisme. […] Mélenchon Premier ministre ? On se pince ! » Pas autant que nous… « Très difficile de réussir son pari » assène encore Christophe Barbier (BFM-TV, 5/05). L’une des raisons à cela ? « Le vote musulman. C’est-à-dire de ces 69% de Français qui se disent de confession musulmane et qui ont voté Jean-Luc Mélenchon. Ceux-là n’ont pas forcément envie d’aller voter pour X ou pour Y qui sera simplement le représentant de Mélenchon. Ils n’ont pas forcément adhéré à un programme, ils ont adhéré à cette personne. » Car il faut le savoir : ils sont bêtes (en plus d’être méchants).


Le programme ? « Archaïque » !


Un échec annoncé donc, qui n’empêche pas les journalistes politiques de délégitimer le programme de A à Z. Les positions de la France insoumise sur le nucléaire ? « Mentalité antiscientifique » et « désir régressif vers une nature fantasmée et divinisée » assène Mathieu Bock-Côté (Europe 1, 5/05). Jean-Luc Mélenchon évoque-t-il sur France Inter « une politique de la radicalité concrète sur le plan écologique » ? La journaliste Claire Gatinois (Le Monde) traduit : « Il y a une forme de brutalité sociale aussi du coup ? Vous nous dites […] j’applique mes actions quitte à ce que ce soit brutal finalement ? » (France Inter, 8/05). Et dans la matinale de RTL (2/05), Alba Ventura fait faire ses gammes à Stéphane Le Foll pour garnir les gros titres : « Il y a une dérive chez Jean-Luc Mélenchon ? C’est ce que vous êtes en train de nous dire ? […] Quand vous dites "autoritaire", quand vous dites "radicalité" ? »

Au Figaro (6/05), on prend nettement moins de pincettes au moment de dénoncer « une "soviétisation" de l’économie française à plus de 300 milliards par an ». Le programme pour Christophe Barbier ? « Impraticable et infinançable » (RMC, 3/05). « Des promesses intenables », « une radicalité [...] en tout cas anachronique » tance Alain Finkelkraut avant de nuancer : une « radicalité monstrueuse » (Europe 1, 10/05). « Ça serait la faillite si c’était appliqué ! » radote Jean-François Kahn sur LCI (6/05). Quant à Jacques Julliard dans Marianne (4/05), il en est « convaincu » : « L’application brutale de l’ensemble des propositions du programme de Mélenchon nous conduirait à la catastrophe. » « Complétement dingue » ajoute Denis Olivennes sur France 5 (5/05) :

Emmanuel Macron a fait la plus grosse relance keynésienne de toute l’histoire récente de la 5ème République ! Ce pays prétendument néolibéral atteint des niveaux de dépense publique, de dette publique, de dépense sociale, d’impôts, de fonctionnaires et de réglementations comme on n’en a jamais connus ! Et on va encore alourdir la bête ! Dans ce pays qui souffre déjà d’une faible croissance qui explique son niveau de chômage et son faible pouvoir d’achat, on va encore charger la mule et son ventre va toucher le sol ! Et on va rajouter encore 200 milliards de dépenses publiques, […] c’est complétement dingue !

Et pour sortir de la dinguerie, rien de tel qu’un recul historique avec François Lenglet. L’objet de sa chronique (RTL, 3/05) ? Faire état du « bilan économique désastreux de l’expérience du Front populaire » ! L’occasion pour l’éditocrate d’anachroniser sa rengaine en fustigeant la « surenchère syndicale » de l’époque, ainsi qu’une France « affaiblie par les grèves à répétition et les nationalisations. » Avant de se faire le porte-parole de Léon Blum, qui « doit aujourd’hui se retourner dans sa tombe en entendant Jean-Luc Mélenchon récuser la construction européenne qui a tant manqué à l’époque. » Toute honte bue. Autres références, même tonalité sur Europe 1, où Nicolas Bouzou avertit ses contemporains (Europe 1, 4/05) :

La vérité, c’est que les programmes révolutionnaires du type « La France insoumise » n’ont jamais apporté rien d’autre que de la misère économique et sociale ! C’est toute l’histoire de l’Amérique Latine dans les années 1980 et 90, c’est parfaitement documenté historiquement. Ce type de programme met en place un système économique qui génère des rentes et qui entraîne une explosion des inégalités. Les riches, dans ce genre de système, s’en sortent toujours. Ce sont les plus fragiles qui en souffrent.

« Révolutionnaire » ? Rétrograde, en tout cas, pour Denis Olivennes : « Back to the future ! On va refaire le programme d’il y a 40 ans, on rentre dans la modernité en refaisant le programme commun des années 70. Ça, c’est l’avenir de la social-démocratie. Euh… non ! » (France 5, 5/05). Paraphrasé le même jour par Challenges : « Il y a des éléments de son discours qui nous ramènent quarante ans en arrière : retraite à 60 ans (alors que l’espérance de vie a gagné presque dix ans depuis), augmentation des impôts et des dépenses publiques (alors que celles-ci ont déjà progressé de dix points de PIB), intervention massive de l’État… Il n’y manque qu’un bon programme de nationalisations ! » Chiche ! L’Europe ? « La même rhétorique que celle de Marine Le Pen […]. Bref, comme avec le projet du Rassemblement national, cela s’appelle un "Frexit" sans le dire. À nous de le répéter. » La majorité des confrères s’y attèlent déjà, dont Frédéric Haziza, tapant sur un « programme anti-européen et pro-Poutine. » (Radio J, 8/05).

Mais la cabale vaut pour l’ensemble des aspects programmatiques : « Le blocage des prix ? C’est archaïque ! » vilipende Jean-Michel Aphatie (LCI, 6/05) avant de dérouler le prêchi-prêcha : « Tout le monde le sait : l’économie de marché, qu’on régule qu’on tempère, […] est la seule qui permet au consommateur et au producteur de vivre ensemble. » Puis : « Nationaliser les banques ? Mais pas un socialiste n’y croit ! » Et il ose :

On a l’exemple du Crédit Lyonnais, on a vu ce que ça a donné ! Des masses d’argent non contrôlées, du scandale, du gaspillage… Je ne sais pas si Jean-Luc Mélenchon y croit d’ailleurs ! Mais lui, il a toujours dit ça, donc au moins faisons lui le crédit d’une cohérence intellectuelle à défaut de la sincérité.

Et de poursuivre le dézingage en règle. La retraite à 60 ans ? « C’est l’un des plus gros bobards de la scène politique actuellement. Ça, Jean-Luc Mélenchon, il va falloir qu’il l’explique hein ! […] Parce que quand il était en campagne présidentielle, vraiment, personne n’a été attentif à ça. On est d’une complaisance souvent avec la gauche qui est très importante. »

« Complaisance » ? Dans le dictionnaire éditocratique, nom féminin ; définit l’attitude des médias sus-cités, et celle de Paris Match en particulier, au moment d’évoquer les militants et sympathisants de la France insoumise qui « vont refaire un tour de piste d’ici au mois de juin pour aider Jean-Luc Mélenchon. » (5/05) Par exemple ?

[L]es fameux zadistes qui chassent les paysans creusant des retenues d’eau sans leur permission. Au bout de quelques mois à jouer les Jacquou le Croquant, ils finiront à trente par sortir trois carottes et dix navets d’un terrain où un campagnard nourrissait un village à lui seul. Alors ils les apporteront sur le marché en tendant le poing et la sébile. Je vous rassure : entretemps, rien n’aura changé. Rien ne change jamais. Et Jean-Luc Mélenchon continuera de rêver de révolution comme la chaisière rêve d’épouser l’évêque.

Terminons ce premier volet sur le service public en compagnie de Renaud Dély, présentateur de « 28 Minutes » sur Arte, également éditorialiste et présentateur sur France Info. Pour l’auteur de l’essai Anatomie d’une trahison. La gauche contre le progrès (mai 2022), la séquence actuelle est plus qu’une aubaine : cabale et auto-promo, d’une pierre deux coups !

C’est donc en grand expert que Renaud Dély défile sur les ondes publiques : « C ce soir » (France 5, 2/05), France Inter (4/05) et « C à vous » (France 5, 5/05) – dont sont issus les propos qui suivent. Et en grand expert qu’il manie l’art des citations : « Comme disait le psychanalyste Jacques Lacan, "le réel, c’est quand on se cogne". » Voilà pourquoi les éditorialistes ne sont jamais assommés. « Le problème du projet unitaire qui est en voie d’être adopté, c’est qu’aussi sincère soit-il, il est en léger décalage avec le réel aujourd’hui sur de nombreux sujets ! » Plus précisément sur le fond du programme ?

C’est le signe d’une gauche qui perd confiance en elle, qui rompt aussi avec une certaine idée du progrès, en tout cas du mouvement. C’est une gauche qui est profondément à la fois repliée sur des identités, des communautés qui s’affrontent et repliée sur le passé, qui est nostalgique. […] Ces derniers jours, on entend beaucoup parler du Front populaire, […] c’était il y a 86 ans !

Le psychanalyste n’est pas encore au bout du raisonnement :

Et donc cette gauche [veut] se rassurer […] parce qu’elle perd pied face au réel, parce qu’elle a du mal à le comprendre, à comprendre sa complexité et à le réformer. […] Ça contribue probablement à flatter, à enthousiasmer même une frange militante c’est vrai, mais à réduire le champ de la gauche sur un espace beaucoup plus réduit électoralement et à la décaler de la réalité du pays.

Ce que confirment d’ailleurs noir sur blanc les résultats des deux dernières élections présidentielles.

D’autres griefs ? Anne-Élisabeth Lemoine se charge du lancement : « C’est une gauche qui donne beaucoup de leçons également ! » « C’est la gauche indignée » acquiesce Renaud Dély, du même ton paternaliste. « C’est légitime et heureux de s’indigner dans la vie face à l’injustice et au malheur, mais ça ne fait pas un projet politique ! » Il n’en fallait pas plus à Patrick Cohen : « Il y a une formule formidable vous vous rappelez, c’est celle de Malek Boutih, "la gauche est condamnée à se liquéfier dans sa méchanceté". » Et les éditorialistes dans leur arrogance… bourgeoise, comme le rappelle Renaud Dély au moment de parler « écologie » :

L’indignation ou la dénonciation d’une génération, par exemple les boomers […], ne suffit pas à construire le monde d’après ! Le problème de toute une frange de la gauche, et de toute une frange des écologistes au sens large, c’est de tenir parfois un discours anxiogène, catastrophiste, mais sans réussir à dessiner les contours du monde d’après. Si effectivement c’est foutu, s’il n’y a plus rien à faire, foutu pour foutu, on finit par se racheter des SUV !

Éclats de rire sur tout le plateau.


***


Après avoir polarisé leur agenda de campagne autour de l’extrême droite, après avoir tapissé de chats un projet de société structurellement xénophobe et raciste, après avoir propulsé la candidature d’un néo-fasciste reçu partout avec déférence ou complaisance, les médias dominants exploitent la seule fenêtre médiatique (massive) arrachée par la gauche depuis des mois pour (massivement) instruire son procès.

Dès lors, il faut au moins être éditorialiste au Figaro pour entrevoir, dans la séquence actuelle, un « cirque médiatique mené par l’extrême gauche autour de son nombril » (Ivan Rioufol, 6/05) ; travailler au Point pour titrer une chronique « Mélenchon, nouveau chouchou des médias » et critiquer une « lune de miel médiatique » (Jean-François Kahn, 12/05) ; ou encore vivre sur un plateau de CNews pour avoir « l’impression que c’est Jean-Luc Mélenchon qui a gagné l’élection présidentielle depuis quinze jours avec une complicité ou une douceur de l’espace médiatique » (Pascal Praud, 5/05). « L’extrême gauche n’affole surtout pas les médias bien-pensants. L’extrême droite toujours, l’extrême gauche jamais » lui rétorque l’ancien directeur général de LCI et membre de la direction de TF1 Éric Revel, plus lucide que jamais.

Mépriser, moquer, délégitimer : les chiens de garde étaient bel et bien de sortie. Comme jamais ? Sans doute non. Mais avec plus d’une corde à leur arc. À suivre…


Pauline Perrenot, grâce à un travail d’observation collectif des adhérent·e·s d’Acrimed

 
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« Voter blanc c'est voter brun » : cabale contre l'abstention et le vote blanc


by: Mathias Reymond

« Voter blanc c’est voter brun » : cabale contre l’abstention et le vote blanc

par Mathias Reymond,

Comme un air de déjà-vu. Au lendemain du 21 avril 2002, les médias étaient unanimes : il fallait faire barrage à l’extrême droite et voter pour Jacques Chirac, toute autre option étant inconcevable. En 2017 : il fallait voter Emmanuel Macron pour faire barrage à Marine Le Pen, toute autre option étant inconcevable (bis). Et cette année, encore une fois, les prescripteurs sortent l’artillerie lourde : il faut voter Macron, toute autre option étant inconcevable (ter). Ainsi vont les dissonances médiatiques : grandes banalisatrices de l’extrême droite en temps normal, les chefferies éditoriales se réveillent tous les cinq ans pour appeler à « bien voter » et culpabiliser les abstentionnistes [1].

Mobilisation générale


« Dimanche, il n’existera qu’une seule manière de contribuer à éviter que la candidate d’un parti d’extrême droite, Marine Le Pen, accède au pouvoir : c’est de voter pour son adversaire, Emmanuel Macron […]. Ni le vote blanc ni l’abstention ne seront d’une quelconque utilité pour préserver notre pays de l’irrémédiable. » Avec ces quelques lignes, le 22 avril, soit l’avant-veille du second tour de l’élection présidentielle de 2022, le directeur du Monde, Jérôme Fenoglio, appose un point final à deux semaines de propagande pour le vote Macron. La presse quotidienne et hebdomadaire (exception faite du Figaro et de Valeurs Actuelles) ainsi qu’une partie des médias audiovisuels ont, entre les deux tours de l’élection, fait campagne contre Marine Le Pen – feignant de ne découvrir qu’alors son programme et alors même qu’en parallèle, ces médias contribuent à la normalisation du RN –, contre l’abstention et le vote blanc ou nul, et donc pour le vote en faveur d’Emmanuel Macron.

Franz-Olivier Giesbert dans Le Point (21 avril) assure qu’« il n’y a pas d’autre solution que Macron ». Le refrain est repris par Bernard-Henri Lévy dans le même numéro – dans un style beaucoup plus lyrique : « Il y a, en cet instant, une urgence, une seule : faire que la maison Macron, forte de nos voix, nous garde de sombrer dans l’étang noir des mauvaises passions françaises. » Pour Riss dans Charlie Hebdo (20 avril), « il faut aller voter. Pour qui ? Pour l’adversaire de Marine Le Pen. » Et d’expliquer que « c’est une conclusion logique, un phénomène mécanique, un théorème aussi implacable que celui d’Archimède. »

Par passion de lui-même, Raphaël Enthoven « plutôt-Le Pen-que-Mélenchon » déploie un éventail d’arguties auto-référencées pour dire qu’il ira « d’un cœur léger, le 24 avril 2022, à 8 h 01, déposer un bulletin Emmanuel Macron dans l’urne en [se] disant : "Plutôt un monde perfectible qu’un cauchemar de cinq ans". » (Franc-Tireur, 20 avril) Moins enthousiaste, Caroline Fourest affirme, la semaine précédente dans le même journal, que « si nous n’allons pas voter contre Marine Le Pen au second tour en raison de cette lassitude [faire barrage], c’est la corde qui nous pend au nez. » Jean-François Kahn et Jacques Julliard dans Marianne (21 avril) reprennent le slogan martelé dans l’essentiel de la presse : « L’impossible ni-ni » puisque « Le Pen ou Macron sera élu président de la République […], l’abstention et le vote blanc constituent une dérobade. » Puis ils assènent : « Ces évidences nous conduirons donc, sans faux-fuyants, à voter pour Emmanuel Macron le 24 avril. »

Et tandis que toute une partie des médias redécouvre que le RN est une formation d’extrême droite, tentant de « (re)diaboliser » celle qu’ils ont contribué à « dé-diaboliser » durant deux décennies [2], certains semblent presque se faire un jeu de donner le bâton pour se faire battre : L’Obs, par exemple, qui tweete que si Marine Le Pen est élue, celle-ci « pourrait devenir la commandante en chef de la force de frappe française, et déclencher l’équivalent de 48 000 Hiroshima. »

On l’a compris, la presse est unanime (ou presque), et appelle à voter Macron. Au-delà du léger problème de pluralisme que pose ce consensus médiatique, cette injonction à « bien voter » et à faire « bien voter » rappelle que les médias jouent – ou tentent de jouer, comme souvent, un rôle de prescripteur. S’il est peu probable que ces multiples appels aient influencé le scrutin du second tour, ils informent plus sur ceux qui les lancent que sur leur contenu (très souvent interchangeable).



Et durant cette période – c’est une vieille musique – les résistants se mobilisent et les pétitions pleuvent comme jamais. Le Monde a publié pas moins de quatre pétitions appelant à voter pour Emmanuel Macron : le 14 avril, une quinzaine d’intellectuels de gauche affirment qu’ils voteront « pour Emmanuel Macron au second tour », en l’invitant toutefois à revoir son programme ; le 15 avril, plus de 400 personnalités de la culture assurent qu’ils « voteron[t] sans aucune hésitation pour Emmanuel Macron le 24 avril. Sans illusions, sans hésitation et sans trembler » ; le 18 avril, c’est au tour de 70 universitaires et chercheurs d’appeler à voter « contre Marine Le Pen, et donc - c’est le principe d’un second tour d’élection présidentielle – pour Emmanuel Macron » ; enfin, le 20 avril, 90 élus socialistes clament qu’ils vont voter Emmanuel Macron, et que pour eux, « s’abstenir, mettre un bulletin blanc ou nul, c’est refuser de choisir la République. »

Dans Libération, la frénésie pétitionnaire est encore plus spectaculaire puisqu’au moins huit textes (et de nombreuses tribunes, du philosophe Marc Crépon au comédien Denis Podalydès) sont diffusés.

Ce n’est pas tout. Le 12 avril sur le site de France Info et dans les colonnes du Parisien, c’est une cinquantaine de sportifs qui appellent à « faire barrage à l’extrême droite » en votant pour Emmanuel Macron au deuxième tour. Du côté de L’Obs, on met en avant l’appel à voter Emmanuel Macron du « monde associatif » (en réalité 28 associations), quitte à parler pour toutes les autres, tandis que dans une autre tribune, 86 membres du Conseil économique, social et environnemental sortent de leur réserve « pour appeler à voter Macron ».

Et même des titres qui n’ont pourtant pas pour habitude de suivre le reste des médias dans leurs accès d’unanimisme participent aussi au mouvement : dans L’Humanité du 18 avril, plusieurs associations appellent à utiliser « le seul bulletin de vote à notre disposition, celui de Macron. » ; tandis que dans Politis (19 avril), un autre collectif d’intellectuels considère « que la position abstentionniste de gauche est très dangereuse et qu’il faudra impérativement voter contre Le Pen. » Arguant donc que « contre le fascisme, il faut utiliser le bulletin de vote Macron le 24 avril. »

S’il ne s’agit pas ici bien sûr de remettre en cause la légitimité de ces textes – dont les argumentaires varient, parfois très largement – force est de constater qu’ils forment un raz-de-marée écrasant les voix abstentionnistes ou partisanes du vote blanc ou nul. Un débat mis à mal, simplificateur et laissant peu de place médiatique aux argumentaires qu’ont par exemple pu développer Philippe Poutou ou Jean-Luc Mélenchon quant à leur consigne de vote – souvent décriée : « Pas une voix pour Marine Le Pen ».


Culpabilisation générale


L’abstention et le vote blanc, comme souvent, furent immédiatement frappés du sceau de l’infamie. Sur France Inter, Sophia Aram, qui n’a pas pour habitude de prendre son auditoire à contre-pied, enfonce une porte déjà bien ouverte en assimilant l’abstention à une sorte « d’expérimentation morbide » et en traitant de « crétins » ceux qui manifestent « contre le second tour au son de "Ni Le Pen, Ni Macron." » (18 avril) Pour Luc le Vaillant de Libération, « voter blanc, c’est voter brun », en affirmant « les choses sont claires : toute autre solution que le bulletin Macron mène à Le Pen » et en remettant une couche : « S’abstenir, comme déposer dans l’urne un bulletin nul ou blanc, signifie confier l’avenir du pays à la tenancière d’un parti xénophobe et autoritaire. » Mais pourquoi le vote blanc ou nul conduirait nécessairement à Le Pen ? Et pourquoi pas à Macron ? En réalité, à aucun des deux : voter blanc, c’est voter blanc.

Dans le prolongement de son éditorial déjà cité plus haut, Riss de Charlie Hebdo s’emporte contre ceux qui, à gauche, « manifestent une telle haine contre ce dernier [Macron] qu’ils finissent par ne plus en exprimer aucune contre son adversaire d’extrême droite. » « Chez eux, ajoute-t-il, Macron a pris la place de Jean-Marie Le Pen, et l’anti­macronisme a remplacé l’antilepénisme. » Chez eux ? C’est-à-dire qui ? Et que représentent-ils ? Puis il conclut : « Il n’est pas question de leur faire la morale car, lorsqu’on a en face de soi des esprits qui raisonnent ainsi, il est inutile de gaspiller son énergie à convaincre les murs de briques qu’ils ont dans la tête. » D’où, probablement, le choix de l’insulte et de la caricature…

Pour Alain Mabanckou dans L’Obs (21 avril), le vote blanc serait encore « un caprice de ceux qui ne savent plus que faire de leur pouvoir de citoyen. Un peu comme si ces électeurs étaient gavés et jouaient avec leur nourriture pendant qu’ailleurs des gens meurent de faim. » La misère a bon dos. Les Ukrainiens aussi… Dans Franc-Tireur, Raphaël Enthoven martèle que « ne pas user de son droit de vote quand tant d’autres n’y ont pas accès, et quand des Ukrainiens meurent pour sauver le leur, ce n’est pas agir en homme libre, mais en égoïste. » (6 avril)

En grande forme, les duettistes Kahn et Julliard claironnent dans Marianne : « Que penser de ces Ponce Pilate qui, confrontés à une alternative quasi existentielle, se font une vertu de s’en laver les mains… » Et dans ce texte à charge contre les abstentionnistes ou partisans du vote blanc ou nul, ils extrapolent en mettant tout le monde dans le même panier, et en prêtant aux électeurs une intention unilatérale :

Tout le monde sait que le prétendu non-choix, le ni-ni, la désertion affichée des urnes, le vote blanc – qui est, en vérité, un vote vraiment nul – dissimulent presque toujours un choix qui refuse de s’avouer. Fût-ce de se l’avouer à soi-même. Le narcissisme de la belle âme, qui sévit notamment dans certains milieux intellectuels, est, à cet égard, détestable : on ne vote pas pour sauver son âme ! […] Les objecteurs de conscience de cette espèce sont tout simplement des gens qui refusent d’éliminer Marine Le Pen.


Grand promoteur de la rhétorique et des obsessions de l’extrême droite, Franz-Olivier Giesbert, dans Le Point du 21 avril, fustige La France insoumise, qui « en refusant de choisir entre la peste et le choléra […] renvoie dos à dos Mme Le Pen avec "sa haine raciste et antimusulmane" d’un côté et, de l’autre, M. Macron, "qui a détruit notre pays depuis cinq ans". » Giesbert prétend – sur la base de sondages bancals – qu’une « partie non négligeable des électeurs de M. Mélenchon sera tentée de mettre dans l’urne un bulletin pour Marine Le Pen. » Et selon lui, les jeunes qui manifestent contre le second tour sont des « nihilistes juvéniles à front bas. » Dans le même hebdomadaire, Étienne Gernelle, qui a laissé la nuance dans le tiroir de son bureau, s’adresse à ses lecteurs dans un éditorial enflammé et titré : « Le lepéno-mélenchonisme, stade suprême du cynisme ». S’amusant à faire des parallèles entre les deux candidats arrivés deuxième et troisième lors du premier tour de l’élection présidentielle, Gernelle note que « Mélenchon et Le Pen [sont] jumeaux de la ruine sur le plan économique ». Enfin, toujours dans le même magazine, Bernard-Henri Lévy prescrit : « Sera-t-il encore temps, quand ce Bloc-notes paraîtra, de convaincre […] les Insoumis qu’il ne suffit pas de dire et répéter, comme un disque rayé, "pas une voix pour Marine Le Pen" si c’est pour, en s’abstenant, la lui donner, cette voix, en douce ? »

Et à ce sujet, « si tout le monde s’abstient, que se passe-t-il ? » s’interroge Denis Sieffert dans Politis – reprenant ainsi à son compte la petite musique entonnée en 2017 par Léa Salamé : « Si tout le monde s’abstient ou vote blanc, qui gagne ? » [3] Une question virtuose dénuée de sens politique, puisque jamais « tout le monde » ne s’abstiendra.


***


En 2017, dans un article revenant sur la période de l’entre-deux-tours, nous écrivions déjà :

Alignement éditorial général en faveur du vote Macron, culpabilisation unanime des abstentionnistes et acharnement démesuré contre Jean-Luc Mélenchon : voilà l’unique et simpliste mélodie qui fut jouée pendant deux semaines dans toutes les « grandes » rédactions de France par des éditocrates de tout poil et de tout grade. Face à la candidate du Front national, le choix de l’abstention ou du vote blanc, comme la décision de Jean-Luc Mélenchon de ne donner d’autre consigne de vote que celle de ne pas offrir une seule voix à Marine Le Pen étaient évidemment discutables. Mais de discussion il n’y eut point, les grandes consciences médiatiques préférant au débat démocratique qu’ils chérissent tant – et qu’ils piétinent si allègrement –, asséner à tour de bras des leçons de bienséance républicaine, de morale civique et de tactique électorale aux électeurs déviants. Un journalisme de prescription des choix électoraux légitimes et d’écrasement des opinions dissidentes.


Des mots qui, malheureusement, n’ont pas pris une ride.


Mathias Reymond

 
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Ukraine : quand les médias s'intéressent enfin aux civils (FAIR)


by: FAIR

Ukraine : quand les médias s’intéressent enfin aux civils (FAIR)

par FAIR,

Nous traduisons ci-dessous un article paru le 18 mars sur le site de FAIR [1], observatoire des médias étatsuniens. Au moment où tous les médias mettent la guerre en Ukraine à la Une, FAIR compare le traitement de ce conflit avec d’autres impliquant les États-Unis et leurs alliés, notamment en Irak. (Acrimed)

Alors que les chaînes d’information américaines couvraient le choc des premières semaines de l’invasion russe en Ukraine, certains observateurs des médias — comme le fondateur de FAIR Jeff Cohen (Common Dreams, 28/2/22) — ont partagé leur impression d’une couverture assez nettement différente de celle de conflits antérieurs, notamment l’attention toute particulière accordée aux civils.

Pour objectiver et approfondir cette analyse, FAIR a scruté la première semaine de couverture de la guerre en Ukraine (24 février au 2 mars 2022) dans trois journaux télévisés : « ABC World News Tonight », « CBS Evening News » et « NBC Nightly News ». Nous avons utilisé la base de données Nexis pour décompter tant les sources que les sujets sur l’Ukraine pendant la période étudiée : qui parvient à se faire entendre ? Quels sont les angles retenus ? En comparant cette couverture à celle d’autres conflits, on retrouve une dépendance bien connue au récit officiel pour cadrer les événements, mais on relève aussi une toute nouvelle aptitude à rendre compte de l’impact sur les civils — pourvu que ceux-ci soient blancs et l’agresseur, un ennemi américain reconnu et non les États-Unis eux-mêmes.


Les sources ? Des Ukrainiens — pas les experts


L’un des aspects les plus frappants des premiers reportages sur la guerre a été le nombre impressionnant de sources ukrainiennes. FAIR met toujours les chaînes d’information au défi d’adopter le point de vue des principales victimes, et de fait, les médias américains le font bien davantage pour cette guerre que pour toute autre guerre récente. Sur 234 sources citées au total — dont 230 d’une nationalité identifiable — 119 étaient ukrainiennes (dont cinq vivant aux États-Unis).

Pour autant, il ne s’agissait presque toujours que de micros-trottoirs, rarement traités en plus d’une ligne ou deux. Même les trois Ukrainiens identifiés comme ayant une expertise professionnelle avérée — deux médecins et un journaliste — n’ont parlé que de leur expérience personnelle de la guerre. Vingt et un (17 % des sources ukrainiennes) étaient fonctionnaires ou militaires, encore en service ou non.

Relayer autant de voix ukrainiennes, mais en en invitant si peu à développer une véritable analyse, suscite assurément la compassion, mais pour des gens présentés surtout comme des pions ou des victimes plutôt qu’un peuple doté d’une culture et d’une histoire propres, capable de déterminer son avenir.

Dans le même temps, les sources officielles russes n’apparaissent que quatre fois. Seize sources ont été citées côté russe : treize de simples passants, une d’un opposant politique et deux de membres de familles aisées.

Quatre-vingts sources étaient américaines, dont cinquante-sept de responsables ayant été ou étant encore en fonction. Nonobstant l’implication diplomatique de l’Union européenne, deux sources d’Europe occidentale seulement sont présentées : le secrétaire général norvégien de l’OTAN et un civil allemand aidant les réfugiés en Pologne. Huit civils étrangers vivant en Ukraine ont été également inclus : trois Américains, trois Africains et deux personnes originaires du Moyen-Orient.

Et si les dirigeants politiques apportent assurément des connaissances et des perspectives importantes à la couverture de la guerre, il en va de même des universitaires, des think tanks et des associations citoyennes ayant une bonne connaissance de la région. Mais ces voix ont été presque complètement marginalisées, cinq d’entre elles seulement apparaissant au cours de la semaine étudiée. Tous résidaient aux États-Unis, en comptant l’Américain d’origine ukrainienne Michael Sawkiw (CBS, 24/2/22), représentant le Comité du Congrès ukrainien d’Amérique (organisation parente de la faction de Stepan Bandera de l’Association des Nationalistes Ukrainiens, qui prit part à la Shoah pendant la Seconde Guerre mondiale).

Dans les faits, les chaînes d’information américaines ont donc largement laissé les gouvernants américains définir les termes du conflit pour les téléspectateurs. Quand ces officiels fustigeaient le gouvernement russe et mettaient en avant « ce qu’on va faire pour aider le peuple ukrainien dans sa lutte » (NBC, 1/3/22), aucun intervenant n’a remis en question le rôle des États-Unis dans le conflit (FAIR, 4/3/22), ou l’impact des sanctions occidentales sur les civils russes.

Le parti pris en faveur des gouvernants américains et la marginalisation des experts appartenant au pays envahi — comme d’ailleurs des experts issus de la société civile, où que ce soit — n’est pas sans rappeler la couverture par la télévision américaine d’une autre invasion à grande échelle récente : celle de l’Irak. Une étude de FAIR (Extra !, 5-6/03) avait montré alors que, dans les trois premières semaines de l’invasion américaine, les fonctionnaires américains en service ou retraités représentaient plus de la moitié (52 %) des intervenants cités dans les journaux aux heures de grande écoute sur ABC, CBS, NBC, CNN, Fox et PBS. Les Irakiens, eux, ne représentaient que 12 % des sources, et 4 % de l’ensemble des intervenants émanaient d’universités, de think tanks ou d’ONG.

Autrement dit, même si le biais est encore plus marqué quand ce sont les États-Unis qui font la guerre, les médias américains semblent prendre le parti de laisser les responsables américains construire le récit dans tout type de guerre, et de mettre en sourdine leurs critiques.


Civils visibles et invisibles


Ceci dit, il y a aussi des différences frappantes dans la couverture des deux guerres. La plus évidente étant que, lors de l’invasion américaine de l’Irak, les civils du pays représentaient un pourcentage bien plus faible des sources : 8 %, contre 45 % dans le cas ukrainien.

Les journalistes américains, presque tous embarqués avec les troupes américaines en Irak au début du conflit, ont absorbé et régurgité la propagande américaine décrivant la guerre comme une libération des Irakiens, et non comme leur massacre. Il y avait donc peu de raisons de leur adresser la parole ou de les présenter à l’écran, sinon pour les montrer faisant l’éloge des États-Unis — typiquement le genre de réaction qu’un journaliste embarqué avec des soldats lourdement armés a toutes les des chances de recueillir.

Autre différence notable, la façon dont les chaînes d’information américaines rendent compte des voix dissidentes du pays agresseur. On peut relever que l’opposition de l’opinion publique russe à la guerre en Ukraine semble être à peu près du même ordre que l’opposition de l’opinion publique américaine à la guerre en Irak : si une majorité dans chaque pays a soutenu l’agression initiée par son gouvernement au début des deux guerres, environ un quart s’y est opposé (Gallup, 24/3/03 ; Meduza, 7/3/22).

Pour autant, dans les journaux télévisés américains, l’opposition à la guerre est apparue très différente dans les deux conflits. Sur les vingt sources russes relevées dans l’étude, dix (50 %) s’exprimaient contre la guerre, soit sensiblement plus que relevé par les sondages. En leur temps, les voix antiguerre ne représentaient que 3 % de l’ensemble des sources américaines dans la couverture initiale du conflit irakien (FAIR, mai 2003), soit une minimisation spectaculaire de l’opposition citoyenne à la guerre.


Une couverture de la guerre centrée sur les civils


Dans les guerres modernes, ce sont presque toujours des civils innocents qui font les frais de la violence. Mais la couverture médiatique américaine met rarement l’accent sur le décompte des victimes civiles, si bien que les récents reportages sur l’invasion de l’Ukraine par la Russie offrent un aperçu exceptionnel de ce que peut être une couverture de la guerre axée sur les civils — dans certaines circonstances.

Dans notre étude, nous avons pris en compte non seulement les intervenants, mais aussi le contenu des sujets sur l’Ukraine. Au cours de la première semaine de la guerre, les journaux télévisés américains diffusés aux heures de grande écoute sur ABC, CBS et NBC ont proposé des reportages fréquents sur le bilan des victimes civiles de l’invasion, en dépêchant des journalistes dans les principales villes ciblées, ainsi que dans les zones frontalières accueillant les réfugiés.

Soixante et onze sujets sur les trois grandes chaînes ont traité de l’impact sur les civils ukrainiens, tant ceux restés sur place que ceux ayant fui la violence. Vingt-huit d’entre eux étaient centrés sur le bilan des victimes civiles ou bien l’ont mentionné.

De nombreux reportages décrivaient ou diffusaient de brefs extraits de civils décrivant leur peur et les difficultés affrontées ; plusieurs mettaient en avant des enfants. Un sujet d’ABC (28/02/22), par exemple, le montre bien, où le correspondant de guerre Matt Gutman témoigne : « Cette petite fille dans le train sanglote dans sa peluche, elle fait partie des plus de 500 000 personnes qui ont tout laissé derrière elles, fuyant dans des trains bondés. »

Centrer le récit sur l’impact du conflit sur les civils, et mettre en avant leur vécu, pousse à compatir pour ces civils et à condamner la guerre. Mais cette démonstration, dans le cas ukrainien, de la faculté des chaînes d’information à cibler l’impact civil, y compris le bilan des victimes, est d’autant plus accablante pour leur couverture des guerres où les États-Unis et leurs alliés ont été les agresseurs — ou dans lesquelles les victimes n’étaient pas blanches.


« Ils nous ressemblent tellement »


De nombreux éditocrates et journalistes se sont laissé surprendre à dire tout haut ce qu’ils pensaient tout bas. « Ils nous ressemblent tellement », écrivait Daniel Hannan dans le Telegraph (26/2/22). « C’est ce qui rend la chose si choquante ».

Charlie D’Agata de CBS News (25/2/22) a déclaré aux téléspectateurs que l’Ukraine « n’est pas, avec le respect qu’on lui doit, un endroit comme l’Irak ou l’Afghanistan, où le conflit fait rage depuis des décennies. Là on est dans une ville relativement civilisée, relativement européenne — bon, j’essaie de peser mes mots —, un lieu où l’on ne s’attend pas à ça, où on ne souhaite pas non plus que ça se produise. »

« Ce qui est fascinant, c’est que, rien qu’à les voir, leur look, ce sont des gens qui ont réussi — je m’en veux d’utiliser l’expression — de la classe moyenne », s’émerveillait Peter Dobbie, reporter de la BBC, sur Al Jazeera (27/2/22) :

À l’évidence, ce ne sont pas des réfugiés cherchant à fuir telle ou telle zone du Moyen-Orient toujours en état de guerre. Ce ne sont pas des gens essayant de s’échapper de telle ou telle zone d’Afrique du Nord. Ils ressemblent à n’importe quelle famille européenne qui pourrait être vos voisins.


Il est arrivé que les médias américains montrent de l’intérêt pour les réfugiés noirs et racisés victimes de la guerre (par exemple, Extra !, octobre 2015), mais on a du mal à imaginer qu’ils bénéficient un jour de la couverture massive accordée aux Ukrainiens qui « nous ressemblent » — comme l’entendent des journalistes blancs.


«  Donner une chance à la guerre  »


Et l’on a sûrement en tête des cas où des réfugiés non-blancs sont quasi passés sous silence par les médias américains. Par exemple, au moment où les États-Unis ont retiré leurs troupes l’année dernière, quoique se disant très préoccupées par le sort du peuple afghan, ces mêmes chaînes de télévision ont à peine rendu compte de la catastrophe humanitaire prévisible et évitable à laquelle le pays est confronté (FAIR, 21/12/21). Plus de cinq millions de civils afghans sont soit réfugiés, soit déplacés à l’intérieur du pays.

La République démocratique du Congo, théâtre l’an passé de la crise migratoire la plus négligée au monde, selon le Conseil norvégien pour les réfugiés (27/5/21), avec un million de personnes exilées et cinq millions déplacées à l’intérieur du pays, n’a pas été mentionnée aux informations une seule fois au cours des deux dernières années aux heures de grande écoute aux États-Unis. Et dans les années 2000, alors que l’on estimait à quarante-cinq mille le nombre mensuel de Congolais mourant des suites du conflit, il en a été question en moyenne moins de deux fois par an (FAIR, avril 2009).

Aux frontières mêmes de notre pays, les médias relativisent les voix des réfugiés, présentant essentiellement la situation comme une crise politique pour les États-Unis, et non comme une crise humanitaire pour des réfugiés surtout noirs et racisés (FAIR, 19/6/21).

Cela étant, être blanc ne donne pas automatiquement aux victimes civiles un rôle de premier plan dans la couverture médiatique américaine. Pendant la guerre du Kosovo, les journalistes américains ont minimisé les victimes serbes des bombardements de l’OTAN — quand ils n’encourageaient pas à multiplier les morts (FAIR, juillet 1999). Quand l’OTAN a assoupli ses règles d’engagement, augmentant ainsi le nombre de victimes civiles, le chroniqueur du New York Times Thomas Friedman a écrit (6/4/99) : « Douze jours de bombardements chirurgicaux n’allaient sûrement pas infléchir la Serbie. Voyons voir ce que pourront faire douze semaines de bombardements pas trop chirurgicaux. Laissons sa chance à la guerre ».

De même, le chroniqueur du Washington Post Charles Krauthammer (8/4/99), critiquant « l’affligeante sélectivité » des bombardements de l’OTAN, s’était réjoui qu’ils « frappent enfin des cibles — centrales électriques, dépôts de carburant, ponts, aéroports, relais de télévision — qui peuvent vraiment en finir avec l’ennemi et les civils à proximité ».


« Conçus pour ne frapper que leurs cibles »


Comme le suggèrent ces exemples, si la race peut jouer dans le sentiment d’identification des journalistes avec les victimes civiles, dans un écosystème de médias dominants dépendant si étroitement des gouvernants américains pour définir et cadrer les événements, les intérêts de ces responsables vont nécessairement déterminer les crises à mieux couvrir et les acteurs les plus dignes de compassion.

La guerre d’Irak présente un contraste évident avec la couverture de l’Ukraine. Les États-Unis ont envahi l’Irak sous prétexte de s’inquiéter à la fois des armes de destruction massive supposées de Saddam Hussein et de la façon dont il traitait le peuple irakien, présentant la guerre comme un acte humanitaire (FAIR, 9/4/21). Mais Iraq Body Count a décompté 3 986 morts violentes civiles par fait de guerre pour le seul mois de mars 2003 ; l’invasion ayant commencé le 20 mars, cela veut dire que ces décès se sont produits en moins de deux semaines. (Les chiffres de l’IBC — presque certainement sous-évalués — ont montré que quelque 200 000 civils avaient perdu la vie au cours de cette guerre). La coalition menée par les États-Unis était en grande partie responsable de ces décès.

(Bien que la guerre ait en définitive entraîné plus de neuf millions d’Irakiens réfugiés ou déplacés à l’intérieur du pays, ces déplacements de population ne sont devenus massifs que plus tard, de sorte qu’on ne peut pas attendre de la couverture initiale du conflit un accent aussi marqué sur les réfugiés que dans le cas ukrainien.)

Au cours de la première semaine de la guerre en Irak (20-26 mars 2003), nous avons relevé trente-deux sujets dans les journaux télévisés aux heures de grande écoute d’ABC, CBS et NBC mentionnant les civils et l’impact de la guerre sur eux — soit moins de la moitié du nombre des sujets du même type diffusés concernant les civils ukrainiens.

Fait notable, seuls neuf de ces sujets identifiaient les États-Unis comme potentiellement responsables des pertes civiles, tandis que douze présentaient les États-Unis comme cherchant à éviter de nuire aux civils ou concourant au secours de civils menacés du fait de Saddam Hussein. Jim Miklaszewski sur NBC par exemple (21/03/03), indiquait aux téléspectateurs que si « plus de mille armes ont pilonné Bagdad aujourd’hui […] chacune étant conçue, grâce à une précision diabolique, pour tuer uniquement les cibles, pas des civils innocents ».

En revanche, dans la couverture de l’Ukraine, ces mêmes journaux télévisés ont désigné la Russie comme l’auteur de chacune des vingt-huit victimes civiles mentionnées, sauf dans le cas d’un bref titre annonçant qu’un char avait écrasé une voiture avec un civil à l’intérieur (ABC, 25/02/22) ; cette nouvelle a été reprise dans la suite du journal pour indiquer clairement que le char était russe.


« La conséquence directe des décisions de Saddam Hussein »


Avant la toute fin de la première semaine de l’invasion américaine de l’Irak, les téléspectateurs de « CBS Evening News » n’ont eu vent d’aucune mention de dommages collatéraux du fait des Américains — ils auront entendu parler en revanche de combattants irakiens s’habillant en civils pour tirer sur les troupes américaines (23-24 mars 2003) ; de forces de la coalition américaine « ne tirant pas en centre-ville pour ne pas risquer de dommages collatéraux » (25/03/03) ; et dans une ville voisine, de « forces alliées ayant apporté le premier ravitaillement en eau à des civils irakiens désespérés », isolés par Saddam Hussein (25/03/03). L’émission a brièvement mentionné des victimes civiles à deux reprises (24 et 26 mars 2003) sans préciser quel camp était responsable des blessures, l’une des séquences (24/03) aura souligné du moins que l’irruption d’une famille irakienne blessée dans un camp américain « avait amené ces soldats [américains] à se mobiliser pour prodiguer les premiers secours qu’ils pouvaient ».
Le 25 mars, à la suite de frappes aériennes américaines ayant ravagé un quartier résidentiel de Bagdad, le récit médiatique soigneusement contrôlé par l’armée américaine a commencé à se fissurer — mais tous les médias n’étaient pas prêts à reconnaître la responsabilité américaine. Ainsi de Dan Rather, sur CBS (26/03/03) :

Quelle que soit la manière dont les scènes de carnage de civils à Bagdad ont eu lieu et quels qu’en soient les responsables, elles n’ont pas tardé à devenir un élément de la guerre de propagande, très exactement ce que les stratèges américains voulaient éviter.


Même dans les reportages qui ne taxaient pas les victimes civiles de propagande, les journalistes ergotaient souvent sur les responsabilités, atténuant ainsi la critique. Dans un sujet sur NBC (26/03/03), par exemple, Peter Arnett n’a jamais recouru au mode actif pour identifier l’auteur de frappes sur des civils et des zones civiles, avec des périphrases du style : « On a l’impression que Bagdad devient de plus en plus une cible », ou bien « D’abord, sur la chaîne de télévision et maintenant en bombardant plus proche du centre-ville », ou encore « toute la zone a été dévastée » et enfin « Lorsque ces missiles sont arrivés sur la ville aujourd’hui, les rues étaient relativement animées. » Au lieu d’assumer le mode actif donc, le présentateur a fini par décrire les « troupes américaines » comme « se concentrant pour attaquer Bagdad » — comme si le bombardement décrit n’était pas déjà une attaque par les troupes américaines.

Ce type de couverture, combiné à l’évocation répétée de « boucliers humains » et de combattants irakiens « habillés en civil », confortait directement la ligne du Pentagone telle qu’énoncée par la porte-parole Torie Clarke (C-SPAN, 26/03/03) : « Nous faisons le maximum pour réduire la probabilité de ces pertes. Chaque victime, chaque mort est la conséquence directe des politiques de Saddam Hussein. »

Il se peut que les civils irakiens aient suscité moins d’intérêt aux yeux des journalistes américains que les civils ukrainiens parce qu’ils ne « nous ressemblaient pas ». Une chose est sûre : si l’on a fait peu de cas de ces morts, c’est qu’ils ne collaient pas à la ligne officielle que les journalistes répétaient comme des perroquets.


« Trop insister sur les pertes humaines, c’est de la perversion »


Les États-Unis ont lancé la guerre en Irak il y a près de vingt ans, mais la couverture médiatique des victimes civiles de l’agression américaine n’a guère changé au fil du temps. Tout au long de la guerre civile syrienne en cours, les États-Unis sont intervenus à des degrés divers, avec une escalade majeure sous Donald Trump en 2017. De juin à octobre de cette année-là, une coalition dirigée par les États-Unis a pilonné la ville densément peuplée de Raqqa, qui avait été reprise par Daech, en menant une guerre aérienne brutale.

Amnesty International (avril 2019) a accusé la coalition d’avoir détruit la ville par des frappes aériennes et d’artillerie, tuant plus de 1 600 civils — soit dix fois le nombre reconnu par les États-Unis et leurs alliés — et en blessant beaucoup plus. Plus de 11 000 bâtiments ont été détruits. Comme l’a écrit Anand Gopal du New Yorker (21/12/20), « la destruction de Raqqa dépasse tout ce qu’on a pu voir dans un conflit américain depuis la Seconde Guerre mondiale. »

Au cours des cinq mois d’offensive, seulement dix-huit sujets des journaux télévisés aux heures de grande écoute des trois chaînes étudiées ont mentionné les civils en Syrie. Sur ABC et NBC, les seules références à des victimes civiles venaient de Trump, soulignant une précédente attaque mortelle à l’arme chimique par les forces syriennes ailleurs dans le pays (ABC, 27/06/17 ; NBC, 27/06/17). (CBS a également mentionné l’attaque au cours de la période étudiée — 17/07/17.) En fait, à ce jour, ni « ABC World News Tonight » ni « NBC Nightly News » n’ont évoqué les attaques américaines contre les civils à Raqqa, et ce malgré la publication non pas d’un, mais de deux rapports accablants d’Amnesty International (5/6/18, avril 19).

Sur dix-sept sujets, seuls neuf ont mentionné la présence de civils à Raqqa ; tous sur CBS, seule chaîne sur les trois étudiées à avoir pris la peine d’envoyer quelqu’un couvrir le bombardement de la ville par le pays dont relève cette chaîne. La reporter de CBS Holly Williams a fait huit reportages mentionnant des victimes civiles, du 24 août au 17 octobre. Six d’entre eux désignent les frappes aériennes américaines comme ayant occasionné des morts civiles, mais chaque reportage évoque dans le même souffle la brutalité de Daech à l’encontre des civils ou l’utilisation de boucliers humains, comme pour absoudre les États-Unis ou rejeter la faute sur Daech.

Ainsi le 10 octobre, où Williams relate que :

Sans les frappes aériennes américaines, vaincre Daech aurait été presque impossible. Mais certains de ceux qui fuient maintenant le territoire de Daech disent que ce sont surtout ces frappes qu’ils craignent. La coalition américaine reconnaît que plus de sept cents civils ont été tués incidemment en Syrie et en Irak, d’autres soutiennent que ce nombre est bien plus élevé.
Selon Renas Halep, quoiqu’il en soit, quiconque veut détruire Daech est un ami. Il nous a dit que Daech l’avait faussement accusé de vol et lui avait amputé la main il y a quatre ans. C’est une peine que les extrémistes ont beaucoup appliquée.


Cet « équilibre » est d’une cohérence suspecte. Il faut se rappeler que pendant la guerre d’Afghanistan, le président de CNN Walter Isaacson avait enjoint à ses équipes de contrebalancer les comptes rendus des ravages civils par l’évocation de la brutalité des talibans, disant que « trop insister sur les pertes ou les vicissitudes en Afghanistan paraît pervers » (FAIR, 11/1/01).

Aucun des témoins filmés par Williams n’a critiqué les frappes aériennes de la coalition américaine, alors que beaucoup ont critiqué Daech — peut-être à cause de la politique éditoriale de CBS, ou bien parce que Williams était embarquée avec les forces de la coalition.


« Les explosions des guerres lointaines »


Alors que l’invasion russe de l’Ukraine commençait, le présentateur de NBC Lester Holt (25/2/22) s’est risqué à cette réflexion :

Ce soir, il y a au moins vingt-sept conflits armés faisant rage sur cette planète. Pourtant, les explosions des guerres lointaines souvent s’estompent avant d’atteindre notre conscience. À d’autres moments, le jeu à somme nulle d’intérêts nationaux partagés comble cette distance. Mais comme nous le rappellent encore les images de l’Ukraine, la souffrance de la guerre ne connaît pas de frontières.


Holt s’est exprimé comme si les journalistes de son espèce ne jouaient aucun rôle dans le choix des guerres qui atteignent notre conscience et de celles qui s’effacent. La souffrance de la guerre ne connaît peut-être pas de frontières, mais les réponses internationales à cette souffrance dépendent beaucoup de la compassion que suscitent les journalistes en en rendant compte. Et les journalistes occidentaux ont clairement montré quelles victimes sont les plus dignes à leurs yeux de faire l’actualité.


Julie Hollar (Documentation : Luca GoldMansour)


Traduction : Olivier Moreau pour Acrimed

 
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Macron réélu : les chiens de garde sécurisent le périmètre de la « démocratie »


by: Maxime Friot

Macron réélu : les chiens de garde sécurisent le périmètre de la « démocratie »

par Maxime Friot,

Aussitôt la réélection d’Emmanuel Macron, les poids lourds médiatiques assurent le service après-vente. Dire du président qu’il a été « mal élu » ? C’est « ébranler la légitimité du vote, et par là même les fondements de la démocratie représentative » pour Le Monde. C’est « alimenter une défiance dans les institutions, dans notre système démocratique » pour David Pujadas. Des syndicats qui souhaitent être pris en compte ? « C’est factieux ! » s’indigne Jean-Michel Aphatie.

Dès le lendemain du deuxième tour de l’élection présidentielle, David Pujadas, dans son émission « 24h Pujadas » (LCI, 25/04), s’agace :

Il y a des jours où le bruit de fond médiatique et politique peut agacer légèrement. Qu’est-ce qu’un président « bien élu » ? Depuis hier soir, on n’entend pratiquement qu’une seule musique. « Emmanuel Macron a gagné mais en fait il a un peu perdu », « Emmanuel Macron n’est pas complètement légitime », « Emmanuel Macron est réélu par effraction », « Emmanuel Macron doit élargir son équipe, il doit faire profil bas, il doit amender son programme, il doit marcher sur des œufs ». Donc, un président qui fait 58% des voix, c’est trop peu. Combien faut-il ? 70% ? 80% ? 90% pourquoi pas, il faudrait l’inscrire dans la loi. Ah et puis pour être légitime, il ne faut pas être élu face à Marine Le Pen, ça ne compte pas, elle est une anomalie. Peu importe que les électeurs l’aient choisie pour le second tour, ça n’est que le suffrage universel après tout. Alors qu’on apprécie ou pas Emmanuel Macron, la question est la même : quand va-t-on cesser de saper la règle démocratique qu’est une élection ? Quand va-t-on arrêter d’alimenter une défiance dans les institutions, dans notre système démocratique, que nous sommes par ailleurs les premiers en général à dénoncer ?


13,7 millions d’abstentionnistes, 3 millions de suffrages blancs et nuls ? Ça ne compte pas. Des électeurs de gauche ayant voté Emmanuel Macron uniquement pour faire barrage à Marine Le Pen ? Ça ne compte pas. Ce qui compte, pour David Pujadas, c’est qu’Emmanuel Macron ait gagné. Quitte à faire comme si les élections législatives à venir n’existaient pas, le grand démocrate appelle à laisser les mains libres à Emmanuel Macron :

Et si au contraire on laissait les élus, quelle que soit la manière dont ils sont élus, appliquer pleinement leur programme ? Un élu de gauche faire un programme de gauche, un élu de droite faire un programme de droite, un élu d’extrême centre, comme se définit Emmanuel Macron, qu’on l’approuve ou pas, réaliser son programme puisqu’il a été validé par les Français. Et si c’était justement l’immobilisme et la confusion, bref le sentiment d’impuissance publique qui nourrissait cette défiance, cet éloignement des politiques qu’on ne cesse de déplorer. Alors ce n’est qu’une question, mais c’est une question.


Une cohabitation ? Sur le plateau, l’hypothèse est largement évacuée : « Je dirais qu’il n’y aura pas de cohabitation » (Sophie Coignard, Le Point) ; « Je ne le pense pas et surtout je ne le souhaite pas » (Louis de Raguenel, Europe 1), « Non souhaitable, absolument ! » (Nicolas Bouzou)

Pas de place non plus pour la critique du côté du Monde : « Contester la légitimité de l’élection présidentielle, un jeu dangereux » titre le journal de référence dans son édito du 27 avril. Là aussi, on dénonce « une musique insidieuse [qui] se propage, visant à remettre en cause la légitimité de son élection. » Faire campagne pour les élections législatives ? Quasiment un crime de lèse-majesté :

La contestation est rallumée par la gauche radicale, qui cherche à mobiliser ses troupes en vue des élections législatives de juin. En prétendant se faire « élire » premier ministre et en dépeignant Emmnanuel [sic] Macron comme le président de la République « le plus mal élu de la Ve République », Jean-Luc Mélenchon poursuit sa tentative de dynamitage des institutions et sa contestation d’un adversaire auquel il dénie depuis cinq ans le droit de mener sa politique.


Ou encore, plus loin : « Mais leur jeu [la droite et « les extrêmes »], qui consiste à prétendre aux fonctions électives tout en en contestant les règles, est particulièrement pervers. » Avant de conclure : « Tous ceux qui s’amusent à ébranler la légitimité du vote, et par là même les fondements de la démocratie représentative, feraient mieux de réfléchir au moyen de réintéresser les électeurs. »

La veille sur LCI (26/04), c’est Jean-Michel Aphatie qui poussait des cris d’orfraie :

Le fond de l’air est factieux. En France. Factieux, vraiment. Laurent Berger, on n’est pas habitués : Laurent Berger c’est un gentil garçon républicain, il signe une tribune dans Le Monde. Comment est-elle intitulée cette tribune ? « [Monsieur le président,] Vous ne pourrez pas relever ces défis tout seul ». Mais justement, 58% des voix, 18 millions de suffrages. Tout seul ? L’élu du suffrage universel, tout seul ? Bah bien sûr c’est un homme qui est élu, mais il n’est pas tout seul, il a le peuple derrière lui ! « Non, non il est tout seul. » Comment explique ceci Laurent Berger ? Laurent Berger, pas un révolutionnaire ! Laurent Berger, comment il l’explique ? Dans sa tribune, il explique ceci : M. Macron, on va voir, on a voté pour vous mais on ne vous a pas donné nos voix. Ah bah, vaut mieux tout arrêter tout de suite ! Même pas la peine de commencer ! Si Emmanuel Macron n’a eu que des votes et pas des voix… Stop, on arrête tout, on arrête la cinquième [République], on fait la sixième, la septième, on nomme Marine Le Pen, je ne sais pas ce qu’on fait, c’est n’importe… c’est très grave ! En fait, c’est factieux !


D’autres factieux ? Oui, « Philippe Martinez, qui dit une parole qui a l’air d’une banalité mais dans le contexte quand on y réfléchit quand même… » La « parole factieuse » en question ? Avoir critiqué le recours au 49.3 pour la réforme des retraites (non exclu par deux ministres) en disant : « C’est le contraire du dialogue et de la concertation. C’est un passage en force. » (Philippe Martinez, RMC, 26/04) Et Aphatie de délégitimer par avance les mobilisations sociales : Emmanuel Macron « a dit ce qu’il ferait pour les retraites […]. Là, c’est très clair, donc il y a un mandat populaire ». Entendre : 1. la contestation ne sera pas légitime ; 2. les élections législatives n’existent pas. Il continue : « Le fond de l’air est factieux. Pour tout ça. Parce que nous perdons de vue des choses simples : Emmanuel Macron est élu, son programme est clair, le 49.3 est constitutionnel. »


***


À peine trois jours après le second tour, les tirs de barrage des hauts gradés médiatiques fusent contre toute forme de contestation – que cette dernière prenne la forme de prise de position publique, de campagne électorale (pour les législatives) ou d’organisation collective (syndicale et politique, en vue de la réforme des retraites). De quoi donner un sérieux avant-goût des violences médiatiques à venir…


Maxime Friot

 
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Comment dépolitiser l'information dans un entre-deux-tours, par « Sept à huit » (TF1)


by: Pauline Perrenot

Comment dépolitiser l’information dans un entre-deux-tours, par « Sept à huit » (TF1)

par Pauline Perrenot,

Le 17 avril, le magazine d’information « Sept à huit » clôturait son édition par deux entretiens de 10 minutes avec, tour à tour, Marine Le Pen puis Emmanuel Macron. Audrey Crespo-Mara, ancien pilier du journalisme politique au sein du groupe Bouygues désormais en charge du « portrait » dans ce magazine, pilote les interviews. Dépolitisation maximale, mode d’emploi.

De la dentelle : sur quelques douces notes de guitare électrique, les plans ralentis des deux candidats balayent l’écran. Marine Le Pen et Emmanuel Macron, mis en scène comme de vrais personnages de petit écran, installés dans la salle à manger.




Rappelons que TF1, à ce moment-là, ce sont plus de 2,31 millions de téléspectateurs et 19,2% de part d’audience, soit la première télé du pays en « access prime time ». Si les émissions et interviews politiques traditionnelles ont depuis longtemps pillé bien des codes et pratiques des formats magazines et people, on peut dire que les seconds n’essayent même pas de donner le change. La dépolitisation est totale : absence de fond, communication et complaisance à gogo.

En définitive, à quoi sert la journaliste dans un tel dispositif ? À rien. Ou plutôt si : à déguiser une opération de communication en entretien journalistique doté, en apparence et comme le veut la mythologie, d’un médiateur aussi « impartial » que « professionnel ».

Pour s’en convaincre, une recension (exhaustive) des questions suffit, précédées d’une introduction d’Audrey Crespo-Mara en voix off, qui mérite aussi d’être citée in extenso :

Marine Le Pen se présente pour la troisième fois à la présidentielle et espère bien obtenir sa revanche sur 2017. Pour elle, qui veille à lisser son image, la priorité est de faire la preuve de sa crédibilité. Elle nous confiera aussi vers qui ira sa première pensée sur un plan purement personnel si elle est élue, et s’il s’agit de sa dernière candidature.

TF1 voudrait coller au cahier des charges (de la candidate frontiste) que la journaliste ne s’y prendrait pas autrement… Audrey Crespo-Mara :

1. Je voudrais savoir comment vous abordez cette dernière semaine cruciale qui vous portera, ou pas, à la tête de la France. Quel sentiment chez vous prédomine ?

2. Quel est votre plus grand regret à ce stade de la campagne ? La candidature d’Éric Zemmour et le ralliement de votre nièce Marion Maréchal ?

3. Une trahison familiale en pleine campagne, c’est violent non ?

4. Finalement, Éric Zemmour ne vous a-t-il pas rendu service ? On a souvent répété qu’il avait aidée à vous dédiaboliser, à vous rendre plus sympathique que lui, à lisser votre image.

5. Dans trois jours, vous serez à nouveau face à Emmanuel Macron pour le débat d’entre-deux-tours. Pour vous il sera réussi si vous arrivez à montrer quoi de votre adversaire ?

6. Et est-ce qu’il y a une chose chez lui que vous aimeriez mettre en lumière ?
7. On dit que le débat de 2017 vous a laissé un tel traumatisme que vous ne l’avez jamais revu. Est-ce que c’est vrai ?

8. Votre mère dit que vous avez mis un an à vous en remettre. N’êtes-vous pas, par conséquent, dans l’appréhension de celui qui vient ?

9. C’était quand même un débat raté, vous l’avez reconnu, une humiliation publique enfin… comment, vous, vous l’avez vécu et ce qu’il en reste aujourd’hui ?

10. Au-delà du débat, en quoi la Marine Le Pen de 2022 est-elle différente de la Marine Le Pen de 2017 ?

11. Demain à l’Élysée, vous seriez à la tête d’un pays plus que jamais fracturé, on a vu les votes du premier tour, comment faire pour le gouverner ?

12. On le disait, un pays plus que jamais fracturé. Vous n’avez jamais gouverné un pays, une région, ni même une ville, quelle serait votre plus grande appréhension ?

13. Si vous remportez cette élection, sur un plan purement personnel, vers qui ira votre première pensée ? Pour votre père, non ?

14. Au final, est-ce que votre père vous aura plus portée ou empêchée ?

15. On dit : « Vous vous êtes délepénisée ». D’ailleurs, les gens vous appellent Marine. « Délepénisée », autrement dit, vous ne faites plus peur. Que répondez-vous à cela ?

[Votre nom] est gommé de l’affiche aujourd’hui.

[Marine Le Pen : Mais tout est gommé de l’affiche, il n’y a ni mon nom ni mon prénom sur l’affiche voyez, donc…]

Pour rassembler ?

16. Une femme, célibataire, à l’Élysée, ce serait inédit. En effet depuis 5 ans, vous vivez en coloc’ avec votre amie d’enfance, qu’est-ce que ça dit de vous ?

17. Si vous échouez, dimanche prochain, est-ce que ce sera votre dernière candidature ?


Est-il besoin de commenter ?


Il en va sensiblement de même face à Emmanuel Macron. Si un journaliste politique lambda entreverrait bien volontiers quelques bribes de questions « tatillonnes », l’entretien passe les plats, choisissant de ne s’attarder sur aucun élément de bilan précis : communication partout, journalisme nulle part. Audrey Crespo-Mara, en voix off :

Président-candidat, Emmanuel Macron termine un mandat où les crises, Gilets jaunes, Covid, Ukraine, se sont enchaînées. Lui entend mettre en évidence sa capacité à gouverner par gros temps et pointe le déficit de son adversaire en la matière. Il nous confiera aussi vers qui ira sa première pensée sur un plan purement personnel s’il est réélu, et s’il s’agit de sa dernière candidature.

Et rebelote :

1. Je voudrais savoir comment vous abordez cette dernière semaine cruciale qui vous reconduira, ou pas, à la tête de la France. Quel sentiment chez vous prédomine ?

2. Quel est votre plus grand regret à ce stade de la campagne ? De ne pas être descendu plus tôt dans la mêlée ? D’avoir sous-estimé peut-être la dynamique de votre adversaire ?

3. Aucun regret ?

4. Face à vous, Marine Le Pen, talonnée par Jean-Luc Mélenchon alors qu’au soir de votre victoire, il y a cinq ans, vous disiez : « Je ferai tout pour qu’il n’y ait plus aucune raison de voter pour les extrêmes. » N’est-ce pas là votre échec ?

5. Et vous n’avez pas su apaiser ces peurs, ces colères ?

6. Si l’affiche de la présidentielle est la même qu’il y a cinq ans, son issue semble en revanche plus incertaine que jamais. Redoutez-vous chez les Français un front anti-Macron ?

7. Dans trois jours, vous serez à nouveau face à Marine Le Pen, pour le débat d’entre-deux-tours. Pour vous il sera réussi si vous arrivez à montrer quoi de votre adversaire ?

8. Alors au-delà du débat, en quoi le Emmanuel Macron de 2022 est-il différent de l’Emmanuel Macron de 2017 ?

9. Demain, de retour à l’Élysée, vous seriez à la tête d’un pays plus que jamais fracturé, on a vu les votes du premier tour. Comment faire pour le gouverner ?

10. On parle d’un pays fracturé, vous estimez que votre second mandat sera plus périlleux que le premier, est-ce que vous arriverez plus soucieux que soulagé finalement ?

11. Si vous remportez cette élection, sur un plan purement personnel, vers qui ira votre première pensée ?

[Emmanuel Macron : « […] et j’aurai une pensée pour ma grand-mère qui n’est plus. »]

Qui ne vous a pas vu accéder à l’Élysée d’ailleurs.

12. Lors de votre meeting à Paris, vous avez rendu hommage à votre épouse, « celle qui m’importe le plus, qui m’apporte le plus ». Qu’entendez-vous par là ?

13. Si vous échouez, dimanche prochain, est-ce que ce sera votre dernière candidature ?


***


Archétype du journalisme de normalisation en ce qui concerne Marine Le Pen, prototype d’interview suiviste et passe-plat pour Emmanuel Macron, les deux entretiens ont en commun leur dépolitisation. Psychologie de comptoir, peopolisation, relais de la communication, absence totale d’interrogation sur le fond des programmes… La mort du journalisme, de nouveau en direct sur TF1.


Pauline Perrenot

 
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Soirée électorale sur France 2 : l'invisible contestation


by: Pauline Perrenot

En bref

Soirée électorale sur France 2 : l’invisible contestation

par Pauline Perrenot,

Au soir de la réélection d’Emmanuel Macron, des rassemblements et manifestations se sont déroulés à Strasbourg, Marseille, Paris, Lyon, Nantes, Caen, Toulouse, Rennes, Montpellier, etc. Aucune image, aucune mention n’ont percé les écrans de France 2.

D’innombrables priorités au direct insignifiantes, pour suivre un journaliste politique de France 2 embarqué sur une moto aux trousses du convoi présidentiel (Anne Sophie Lapix : « On retrouve Jeff Wittenberg, regardez ! Emmanuel Macron a ouvert sa fenêtre ! ») [1], ou pour glaner trois mots de Brigitte Macron au pied de la tribune du Champ de Mars ; des duplex en direct d’un « pub de Londres avec des Français expatriés » puis avec un correspondant à Rome ; d’interminables bavardages en compagnie d’éditorialistes du Monde, de L’Express ou du Figaro ; des exposés du futur calendrier présidentiel par Nathalie Saint-Cricq ; quelques exégèses du discours d’Emmanuel Macron et des pronostics sur les élections législatives… Bref, une soirée électorale superflue sur France 2.

En clôture d’émission, Anne-Sophie Lapix se félicitait d’un dispositif « de terrain » conséquent mis en place par le service public : « Nous remercions toutes les équipes qui étaient partout ce soir, dans les QG, dans les différentes villes de France, du nord au sud, de l’est à l’ouest de l’hexagone, et aux Outre-mer ». Partout ? Ou presque… Car en trois heures de direct, aucune image de rassemblement ou de manifestation n’a percé les écrans. Du nord au sud, de l’est à l’ouest, dans les villes où étaient présents les reporters du service public, ils ont pourtant eu lieu. Marginaux peut-être, mais ils ont eu lieu. La majeure partie du temps, rapportés par la presse locale, les médias et les reporters indépendants, qui firent également état de violents dispositifs et interventions de police (charges, nasses, gazage, etc.) [2]. Mais rien sur France 2, visiblement plus prompte à recueillir les « réactions » à chaud d’éditorialistes qu’à faire une place au reportage.

En fin d’émission sur le plateau, Anne Rosencher (L’Express) critiquait « l’autarcie intellectuelle, l’autarcie de pensée » des « élites » – politiques et médiatiques notamment – qui, disait-elle (dans la même phrase) « par nature et par fonction, ont un rôle plus important à jouer dans le fait de prendre en compte le diagnostic des autres »... Trouvant ce paternalisme de classe intéressant, Laurent Delahousse, dans une posture toute sienne, tirait une leçon de la première partie : « C’est très important ce que vient de dire Anne Rosencher. Elle vient de faire un cercle sur ces élites qui regarderaient avec mépris, depuis trop d’années, une partie du pays qui exprime des choses. Ça ne veut pas dire valider, mais ça veut dire au moins écouter, ne plus mépriser et à un moment donné, tenter de comprendre pourquoi autant de Français, quelle que soit leur couleur politique, ne sont pas en adéquation avec une partie de cette élite. »

Dans le cas de France 2, ça aurait précisément pu (dû) avoir lieu hier soir : moins d’éditorialistes bavards, moins de journalistes embarqués suspendus à la vitre de la voiture d’Emmanuel Macron… et des reportages donnant à voir un mouvement de contestation. Allez Delahousse, ce travail s’appelle « le journalisme », et il n’est jamais trop tard !


Pauline Perrenot

 
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« Le Pen ne fait plus peur » : la faute à qui ?


by: Pauline Perrenot

« Le Pen ne fait plus peur » : la faute à qui ?

par Pauline Perrenot,

Ces derniers jours, deux questions ont rythmé partie de la scène médiatique : « Pourquoi Le Pen ne fait plus peur ? » et « Marine Le Pen est-elle d’extrême droite ? » Le fait que les journalistes (se) posent la seconde permet – en partie – de répondre à la première. Car hormis quelques sursauts journalistiques – heureux quoique de circonstance, entre-deux-tours oblige –, attachés à documenter (et rappeler) la nature autoritaire, raciste et xénophobe du projet frontiste, la « dédiabolisation » de l’extrême droite n’est désormais plus tant un processus qu’une donnée structurante du paysage médiatique.

Au premier tour de l’élection présidentielle, l’extrême droite culmine à 32,3% des suffrages exprimés [1]. « Marine Le Pen est-elle d’extrême droite ? » se demandent en chœur les éditorialistes. Le seul fait que cette question soit à l’agenda témoigne de l’ampleur de la normalisation du RN dans les grands médias, de l’état du journalisme politique, de sa pratique et de sa dépolitisation ordinaire…

Dans ce « débat », peu nombreux sont les universitaires spécialisés à intervenir, cantonnés à quelques interviews dans la presse écrite et surtout, aux médias indépendants. À défaut, les traditionnels professionnels du commentaire – incluant éditorialistes, journalistes politiques, philosophes médiatiques, sondologues et autres fast thinkers – s’époumonent… pour le pire. Après avoir épluché moult émissions et éditos, nous pouvons dégager quatre tendances dans cette « communauté » : les VRP de l’extrême droite, les « communicants dédiabolisateurs », les « re-découvreurs » de Marine Le Pen et, enfin, les « décomplexés du racisme ». Explications et prototypes.


1. Les VRP de l’extrême droite


Chez eux sur CNews, quadrillant certains plateaux des deux autres chaînes d’info privées, et occupant une place bien plus importante sur les grilles télé et radio qu’il y a cinq ans, ces journalistes relaient activement la propagande et les éléments de langage de l’extrême droite et ce faisant, les installent solidement dans le débat public. Nul besoin de trop s’y attarder [2].

Pour Élisabeth Lévy (Causeur), par exemple, Marine Le Pen « n’a pas les caractéristiques qu’on connaît à l’extrême droite », qui d’ailleurs, « n’est pas une étiquette faite pour nous aider à comprendre ou pour éclaircir le débat. C’est une étiquette qui est évidemment faite pour faire peur aux électeurs et pour disqualifier » (CNews, 13/04). Un plaidoyer copiant à la virgule près celui de Mathieu Bock-Côté, distillé H24 sur les plateaux de CNews, mais également sur France 2 (2/04), seulement une semaine avant le premier tour : il dénonçait alors une « catégorie politique fossilisée, qui sert à transformer les gens en infréquentables ». Tellement infréquentables qu’une grande partie de la presse, des télés et des radios ouvrent quotidiennement fenêtres et micros à leurs promoteurs. « Moi je me méfie des catégories qu’on accole aux gens et qu’ils ne revendiquent jamais » osait enfin ajouter celui qui contribua, en première ligne, aux cabales contre les « wokes » et les « islamogauchistes »…

Ancien directeur de l’information de TF1 cité par Arrêt sur images, Gérard Carreyrou enfonçait le clou, toujours sur CNews (13/04) : « Est-ce qu’elle fait des propositions qui sont emblématiques de ce qu’on appelait des propositions d’extrême droite, c’est-à-dire des propositions qui vous conduisent […] tout droit au fascisme, à la suppression des libertés, etc. La réponse est évidemment non. Donc, elle n’est pas d’extrême droite. »

Dans cette offensive, de grandes radios ne résistent pas à convier – aux tranches horaires les plus écoutées – le gratin des philosophes médiatiques, de Michel Onfray, reçu en « éclaireur » par Apolline de Malherbe dans la matinale de RMC (19/04), à Marcel Gauchet, interviewé par Sonia Mabrouk sur Europe 1 (13/04). « Ça me parait évident que Marine Le Pen n’est pas d’extrême droite » tonne le premier, pour qui la catégorisation relève de la « confusion mentale » : « Quand des gens se mettent à parler d’extrême droite ou de fascisme, je ne les écoute plus. Faisons de l’histoire ! » C’est en effet une nécessité, mais pas en compagnie de Michel Onfray. Pour le second, il s’agit également d’un « jeu polémique » à charge contre Marine Le Pen, qu’on veut « charger du fardeau de l’ancienne extrême droite » alors que selon notre éclaireur très éclairé, « on trouverait dans le RPR de la grande époque du premier gaullisme l’équivalent de Marine Le Pen et peut-être de gens plus à droite qu’elle ». Le révisionnisme en roue libre, sur les ondes des plus grandes radios.

Et des grandes télés : la veille sur BFM-TV (12/04), c’est Geoffroy Lejeune (Valeurs actuelles) qui s’essayait aux analyses politiques et historiques avec la plus grande perspicacité et surtout, la grande complaisance de l’animateur :

- Geoffroy Lejeune : Dans cette campagne, [Marine Le Pen] est exactement ce qu’elle est, c’est-à-dire qu’elle ne fait pas semblant et elle s’est gauchisée ces dernières années. […]

- Olivier Truchot : Au fond d’elle-même, elle était déjà « gauchisante » pour reprendre votre expression.

- Geoffroy Lejeune : Oui, moi je le pense depuis longtemps. […] Et moi, je vais vous dire en deux mots ce que je pense qu’elle est. Je pense qu’en réalité, elle est sur la ligne politique de la gauche sous la troisième République. C’est-à-dire en gros, un programme social tous azimuts, […] avec une préférence nationale, ce qui me paraît être exactement la ligne de gens comme Jules Ferry.

Allons-y gaiment !


2. « Elle a corrigé son image » : les communicants


C’est à la remorque de tous ces idéologues que se retrouve une part importante des journalistes politiques. Sous couvert de « décryptage » de la communication et des stratégies du RN, ils passent le plus clair de leur temps à les ventiler – souvent sans aucune forme de distanciation, parfois en y adhérant complétement –, plutôt qu’à informer sur le fond des programmes. « Elle a changé ! Mais enfin Gérard [Miller], vous ne pouvez pas nier la réalité ! On ne regarde plus Marine Le Pen et elle ne parle plus comme elle a parlé avant enfin ! C’est une évidence qu’il y a un changement ! » s’emportait déjà Jean-Michel Aphatie sur France 2 le 2 avril. Il prolonge son diagnostic le 11 avril, cette fois sur LCI, au cours d’un édito intitulé « Le Pen ne fait plus peur » :

On ne peut plus dire de quelqu’un qui dit que la liberté est sa valeur fondamentale qu’il est d’extrême droite, qu’il va mettre la République en danger, qu’il n’est pas démocrate. Elle vidait un procès qui a tout le temps été fait à son père et qui lui a parfois été fait à elle.

Un journalisme de slogan et de communication, dépolitisé à l’extrême, que l’éditocrate continue de dérouler jusqu’à plus soif en parlant de « correction d’image » :

Elle a recherché la sympathie davantage qu’elle n’a expliqué son programme. Elle a fait une campagne d’images davantage qu’elle n’a fait une campagne de fond. Et ça a donné ceci comme image très régulière dans tous ses déplacements à partir du mois de février : elle arrêtait tout pour […] embrasser des gens, pour faire des selfies. « Marine c’est ma copine ». Et elle a imposé cette image. Et donc elle arrive aujourd’hui, au deuxième tour avec Emmanuel Macron, avec un capital sympathie qu’elle n’avait pas avant. Et le procès « c’est l’extrême droite ! c’est très dangereux ! » est un procès qui a du mal à prendre.

La dédiabolisation en actes, où l’absence totale de fond rivalise avec un profond déni – commun à la quasi-totalité des journalistes – du rôle des médias dans la co-construction d’une telle image : car qui impose quoi à qui ? Qui décide de relayer allégrement la « campagne d’images » au lieu d’informer sur les programmes ? Qui confond en permanence le journalisme politique avec la communication ?

« La stratégie politique de la candidate RN a bien fonctionné dans la campagne » se félicite presque L’Opinion (15/04), qui ose même quelques traits d’humour tant la période (et le sujet) s’y prêtent : « Marine Le Pen : le pouvoir des chats et le pouvoir d’achat. Chaperlipopette ! […] Jusqu’ici, cette stratégie s’est avérée payante. »

Aussi renversant soit-il, cet aveuglement est largement partagé dans la profession, qui n’en finit plus de jauger un courant politique à l’instant T sur la base de « petites phrases » et d’éléments de discours. Ainsi de Jean-Baptiste Boursier sur BFM-TV (11/04) : « Marine Le Pen, ce n’est pas la même qu’il y a 5 ans ! Et à beaucoup, beaucoup d’égards. D’ailleurs, je l’entendais dire cette semaine "moi j’espère que nous aurons un débat posé avec Emmanuel Macron, qu’il acceptera d’échanger sur le fond, qu’il n’y aura pas d’invective". » Idem chez son voisin et confrère Laurent Neumann, carrément décidé à la reconversion professionnelle « conseiller en communication » :

Pour gagner au second tour, Marine Le Pen a besoin d’apparaître comme la candidate du vote utile anti-Macron, donc de continuer à apparaître douce, acceptable, respectable. En un seul mot, présidentiable. Très sérieusement, posez-vous la question : est-ce que c’est son intérêt d’apparaître comme l’alliée d’Éric Zemmour ? La réponse est non ! Or ce soir […] tous les candidats ont appelé à voter Macron ou en tout cas à voter contre Marine Le Pen et il y a deux candidats qui appellent à voter pour [elle] : Éric Zemmour et Nicolas Dupont-Aignan. […] Et je vous pose la question : est-ce que c’est utile, dans la campagne d’image que mène depuis plusieurs mois maintenant Marine Le Pen, est-ce que c’est utile pour elle dans l’hypothèse de faire 50% plus une voix, d’être associée à Éric Zemmour, qui a été tant rejeté au final ? C’est ça la vraie question !

Même refrain dans « C dans l’air » (France 5, 11/04), où le bavardage et le prétendu « décryptage » du phénomène de « dédiabolisation », parce qu’il n’est jamais compensé par un journalisme d’information sur le fond du programme frontiste, ne fait qu’accélérer… la dédiabolisation. Florilège :

- Brice Teinturier (Ipsos) : Marine Le Pen n’est plus la représentante aux yeux des Français de la famille de l’extrême droite. Elle est devenue, je ne vais pas dire une sorte de tata qui distribue des bisous mais il y a un peu de ça.

- Neila Latrous (France Info) : Il y a eu aussi la donne d’un Éric Zemmour qui, de fait, en comparaison, a fait passer Marine Le Pen pour une candidate beaucoup plus soft, beaucoup plus douce et plus consensuelle.

- Nathalie Mauret (groupe Ebra) : Marine Le Pen ne fait plus peur. Globalement, dans toutes les enquêtes d’opinion, […] elle a une stature présidentielle qui est plutôt correcte, elle n’est pas considérée comme quelqu’un qui froisse la population ou en tout cas qui la fragmente.

- Caroline Roux (présentatrice) : Elle se dépeint en adversaire du pouvoir de l’argent, elle évoque l’unité du pays, le rassemblement, elle dit qu’elle veut recoudre les fractures françaises. Euh… On n’a pas du tout l’impression d’entendre un discours de candidate du RN.

- Brice Teinturier (Ipsos) : Non, c’est Marine Le Pen qui s’est posée maintenant depuis plusieurs années en supposée défenseuse de la laïcité et de la République, ce qui est un retournement par rapport à son père. Encore une fois, la République c’était la gueuse pour cette famille politique. Donc il y a évidemment cette dimension qui a totalement changé. Et puis tout son travail d’image, et qui a fonctionné en tous les cas dans l’opinion, a été un travail pour apparaître comme moins dangereux. Celui qui a capté le côté « il est dangereux, il est inquiétant », c’est Éric Zemmour.

Un leitmotiv parmi les commentateurs fondant leur métier sur des comparaisons « d’images » et des « décryptages » d’apparences…

Un festival auquel il faut ajouter la poursuite de la couverture « événementielle » de la campagne d’entre-deux-tours, qui ne suspend pas – loin s’en faut – le journalisme de communication. En témoigne, par exemple, le commentaire du déplacement de Marine Le Pen à Avignon. L’intervention de Nathalie Mauret (groupe Ebra) sur France Info (« Les informés », 14/04), se résume comme d’habitude à paraphraser la communication du parti : « Elle a décidé de faire un discours qui la relie au peuple. C’est ce que disait son entourage, c’est vraiment, elle tisse le lien entre elle et les gens pour les appeler à voter davantage et […] les convaincre qu’elle les protégera. » On appréciera également celle de son confère, Jérôme Cordelier, rédacteur en chef au Point, tout à fait digne du journalisme politique 2.0 :

Ce qui était intéressant dans la tactique de Marine Le Pen ces derniers jours, c’est la présidentialisation, y compris dans la tenue vestimentaire, dans le pas lent. Par exemple toutes ces images où on la voit lente, un peu solitaire. Donc vraiment se donner un air et une démarche présidentielle.

Ou encore celle du sondeur Ipsos, Stéphane Zumsteeg, affirmant de concert que « son image, je suis d’accord avec tout le monde, s’est améliorée, sur les aspects humains. Elle s’est humanisée, on lui reconnaît la capacité d’empathie et de comprendre les préoccupations des gens. […] Oui, elle est plus sympathique qu’avant, après dans l’esprit des gens, ça reste le RN, qui était le FN avant. » Des exposés qui nécessitaient de se mettre au niveau des questions de l’animateur Jean-François Achilli, qui, comme partout ailleurs, ne cesse de se demander sans aucune réflexivité si « elle a réussi à s’étendre plus vers sa gauche, [si] elle arrive à casser cette "image Front National". » Une chose est sûre en tout cas, les journalistes auront tout fait pour.

Tonalité identique au lendemain d’un déplacement en Eure-et-Loir, où fleurissent les comptes rendus aussi uniformes que complaisants – inspirés d’une dépêche AFP – dans une grande partie de la presse entre le 16 et le 17 avril (sélection non exhaustive) :



Rappelons, une énième fois, qu’il en va là de choix éditoriaux. Et que par conséquent, il pourrait en être autrement. Et parce que le grand n’importe quoi semble être la norme, autant franchir toutes les limites, avec, en l’occurrence, La Provence (15/04) :



Brillant.


3. « On commence à regarder son programme » : les « re-découvreurs »


Entre-deux-tours oblige, une autre catégorie d’éditorialistes monte comme de coutume sur ses grands chevaux, bien décidée à pointer le péril de l’extrême droite après l’avoir banalisée au cours des années précédentes. Le 14 avril sur France Inter par exemple, Nicolas Demorand réitère la question : « Pourquoi l’extrême droite ne fait plus peur en 2022 ? » Après avoir assuré que Marine Le Pen avait « fait un énorme travail sur son image [et] une énorme autocritique sur son positionnement d’avant », Françoise Fressoz, pilier du quotidien de référence Le Monde, ose :

Je trouve quand même que depuis la campagne d’entre-deux-tours, c’est un peu en train de changer. […] Progressivement, elle commence à dévoiler au fond la réalité de son projet et je trouve que ça devient inquiétant, à la fois sur les institutions, à la fois sur l’Europe.

Seulement depuis l’entre-deux-tours et sur ces deux seuls points ? Léa Salamé ne dit pas autre chose : « Elle semblait plus notabilisée », « sans doute parce qu’elle avait le paratonnerre Zemmour ». Mais le 11 avril, tout a subitement changé. Car les journalistes politiques ont décidé… de lire son projet :

Aujourd’hui, il n’y a plus le paratonnerre Zemmour donc on regarde vraiment son programme tel qu’il est écrit et effectivement, sur l’Europe, sur les institutions, on peut s’interroger.

Le second invité, Jérôme Jaffré, sondologue, parle de concert, décrivant un « changement » du jour au lendemain :

Le changement que nous avons effectivement depuis lundi, c’est qu’on commence sérieusement à regarder aussi le programme de Marine Le Pen.

« On » ? Ou les journalistes ?

Sur RTL (14/04), le journaliste politique en charge des éditoriaux de la matinale paraphrase :

Olivier Bost : Jusque-là, elle a parlé de ses chats, c’était la campagne miaou, pour se rendre bien plus sympathique que ses idées pouvaient le laisser penser. Depuis dimanche soir, c’est une toute autre histoire, […] elle a des questions bien plus précises sur son programme et elle doit se dévoiler.

Mêmes réserves que ses collègues du service public : l’Otan, l’Europe et les référendums. La préférence nationale ? Ça n’existe pas. Et Yves Calvi de feindre l’angoisse : « Oula ! Vous êtes en train de nous dire que Marine Le Pen va encore faire peur ? » Aux éditorialistes, en tout cas, sûr que non.

Musique identique chez Challenges (18/04) :



Extrait :

La « bonne copine », qui a élevé seule ses enfants et aime passionnément les chats apparaissait modérée derrière Éric Zemmour. Désormais sur l’immigration, l’Ukraine ou l’Union européenne, son programme apparait comme bien d’extrême droite.

Et Maurice Szafran d’enfoncer le clou, affirmant que « jusqu’à ce dimanche 10 avril 20h01 du premier tour de l’élection présidentielle 2022, Marine Le Pen avait réussi à se planquer et à conduire – avec une réelle efficacité – ce que notre éditorialiste à Challenges Nicolas Domenach avait baptisé une "campagne miaou". Se planquer, oui, grâce à Éric Zemmour. » Si l’éditorialiste pointe, contrairement aux autres, la responsabilité d’une « bonne partie de la presse et des médias », il n’en postule pas moins, « en quelques heures, en quelques jours », des « coups de force successifs qu’aucun commentateur n’avait seulement anticipés ou évoqués » (en effet…) et un « comeback à l’extrême droite » général, comme si Marine Le Pen l’avait un jour quittée.

Au vu des cinq dernières années, ce genre de réveils journalistiques ont évidemment du mal à passer. Ceux d’Alain Duhamel notamment (BFM-TV, 12/04), s’inquiétant subitement de l’État de droit après avoir institutionnalisé un dialogue avec Geoffroy Lejeune de Valeurs actuelles sur BFM-TV et officiant quotidiennement sur la chaîne qui a littéralement organisé son agenda autour d’Éric Zemmour, et polarisé son temps d’antenne à l’extrême droite en général à partir de septembre 2021 [3]. Les paniques de Thomas Legrand ne valent guère mieux : « Sur le papier Emmanuel Macron a un petit avantage puisqu’il suffit de ramener Marine Le Pen à son programme pour ébranler l’image lénifiante de la candidate du social, de l’apaisement et des chats. » (France Inter, 11/04) Mais que n’a-t-il protesté publiquement au micro quand France Inter publiait une « interview première fois », aussi dépolitisée que dépolitisante, avec la candidate ? Que ne s’est-t-il indigné au moment où le journal d’information (le plus écouté de France) évoquait les chats de Marine Le Pen et le labrador de Macron ? Que ne s’est-il réveillé lorsqu’Éric Zemmour était reçu début février en grande pompe sans aucune contradiction dans la matinale ? Que n’a-t-il battu sa coulpe lorsque l’Arcom épinglait France Inter pour une surreprésentation d’Éric Zemmour, actant une rupture de l’équité des temps de parole entre les candidats sur la période du 2 janvier au 7 mars inclus, ainsi que le rapporte Le Monde (19/04) ?

Dans les grands médias, ce genre de voltefaces ou d’indignations subites sont légion.


4. « Je pense pas du tout que Marine Le Pen soit raciste » : les « banalisateurs »


Une dernière catégorie de commentateurs est à « distinguer » dans le marasme. Ils possèdent, avec de très nombreux journalistes, la capacité de cloisonner les pans d’un projet d’extrême droite : en l’occurrence, mettre savamment de côté l’instauration d’un système discriminatoire, raciste et xénophobe – soit parce qu’ils le relativisent, soit parce qu’il ne leur pose in fine aucun problème – pour mieux se concentrer sur les aspects économiques, comme si l’on pouvait déconnecter les seconds du premier. Un biais absolument central dans les « analyses » journalistiques, qui s’est donné à voir dans cet entre-deux-tours de manière particulièrement édifiante.

Ainsi de cette confession de Natacha Polony, éditorialisant pour Marianne (20/04). Balayant des « éléments inacceptables ou de pétitions de principe parfaitement caricaturales » sans en dire plus et comme s’il n’en allait que de « vues de l’esprit », la journaliste affirme :

Soyons honnête, […] il y a dans son programme des choses qui semblent sortir tout droit des articles que Marianne écrit depuis vingt-cinq ans. Sur l’aménagement du territoire, sur les services publics, sur la nécessaire relocalisation de l’économie, sur la régulation face au laisser-faire et au règne des flux… Non, Marine Le Pen, pas plus que les huit millions cent trente-trois mille Français qui ont voté pour elle, n’est fasciste et n’envisage de renverser la République.

C’est ce type de procédé frauduleux qui permet à toute une partie de la profession de classer le programme économique lepéniste « à gauche ». Parallèlement, et dans un même mouvement de mutilation du débat, la normalisation de l’extrême droite passe par sa comparaison avec le programme de Jean-Luc Mélenchon. De ce petit jeu, il ressort que les commentateurs diabolisent le second… pour mieux absoudre la première.

Ainsi du plateau de « C dans l’air » (France 5, 11/04), avec Dominique Reynié :

- Caroline Roux : [Marine Le Pen], c’est plus une candidate d’extrême droite ?
- Dominique Reynié : Il y a peut-être un agenda caché, mais quand on regarde ses textes, ses discours, moi je n’ai... j’ai une fois, mais alors il y a dix ans, trouvé un propos qui était limite sur ces sujets-là, mais sinon il y a beaucoup moins d’écarts de langage, y compris sur des sujets comme l’antisémitisme, que Jean-Luc Mélenchon hein. Et donc quand on fait la liste des écarts de langage sur les valeurs, elle a tenu son discours à peu près correctement. C’est une droite nationale souverainiste mais je trouve qu’il faudrait quand même documenter davantage cette idée qu’elle est au fond en dehors du champ républicain.

Sur LCI la veille (10/04), c’est un clone qui s’exprimait chez David Pujadas :

Luc Ferry : Je pense pas du tout que Marine Le Pen soit raciste, je pense qu’elle est absolument pas antisémite. Elle a très clairement rompu avec son père sur ces sujets-là. […] Il y avait aussi toute cette histoire contre l’avortement, de la manif pour tous, tout ça. Là-dessus elle est au contraire d’une clarté qui me plaît beaucoup, que je ne déteste en aucun cas. Maintenant, sur le plan... son programme économique me paraît assez délirant, il me paraît trop proche de celui de Mélenchon pour être crédible. Et deuxièmement ce que je crains aujourd’hui c’est la rupture avec l’Europe.

« Délirant », c’est le mot. On appréciera à nouveau la mise en équivalence des deux programmes économiques, qui en plus d’être factuellement fausse, n’a tout simplement aucun sens… à moins de faire disparaître, comme le font ces deux commentateurs, la mise en place d’un système socioéconomique discriminatoire en fonction de l’origine.

Autre représentante de ce courant ? Emmanuelle Ducros, journaliste à L’Opinion, officiant fréquemment dans les émissions de débat, du service public aux chaînes d’information privées. Le 12 avril dans l’émission « 24h Pujadas » (LCI), la question « Marine Le Pen est-elle d’extrême droite ? » est également à l’agenda. Emmanuelle Ducros répond avec un argument pour le moins « cocasse » :

Il y a quelques années, […] l’antisémitisme était proscrit et faisait office de tabou. L’antisémitisme aujourd’hui, c’est une chose qui est assez partagée par l’extrême gauche, par l’extrême droite, qui ne constitue plus un repoussoir politique. Ce qui fait que finalement, Marine Le Pen, elle est banalisée par l’extrême gauche, par cette extrême gauche qui a une espèce de compréhension ou de tolérance totalement opportuniste pour l’antisémitisme.

Rideau.

Enfin, dans « C à vous » (12/04), c’est à Raphaël Enthoven que décident de faire appel les journalistes du service public. Celui qui, le 7 juin 2021, affirmait que dans l’hypothèse d’un second tour Mélenchon – Le Pen, il voterait pour la seconde ; qui sur LCI le lendemain (8/06/2021), réitérait le slogan à l’appui de sa confession (« Plutôt Trump que Chavez ») et qui le surlendemain (9/06/2021), expliquait encore sur Europe 1 que le RN et La France insoumise « représentent des dangers équivalents » avant de (re)signer sa position : « Dans ce cadre-là, entre la peste et la peste, il fallait viser le calcul d’intérêt. » On ne s’étonnera pas, au vu d’un tel passif, que l’extrême droite ne soit qu’un « fantasme » pour ce grand banalisateur, et que son plaidoyer anti-Le Pen se fonde d’abord et avant tout sur des questions… de « compétence » :

Ce n’est pas sur le champ des valeurs absolues qu’on peut lutter, c’est sur le champ de la compétence. Comment voulez-vous confier les clés du pouvoir à quelqu’un d’inexpérimenté, de spectaculairement incompétent, de nul de débat, de légendairement paresseux, d’entouré de néophytes, et de soumise, de débitrice de la Russie ? Voulez-vous de cela ? C’est cette question-là, plus que le fantasme ou le spectre à mon avis de l’extrême droite qui me paraît efficace.


***


Après au moins deux décennies de banalisation médiatique de l’extrême droite, on ne pouvait guère s’attendre à mieux… Et disons-le, les mécanismes de sa normalisation sont tellement digérés, les routines professionnelles tellement intégrées et le journalisme politique – en tenaille entre l’éditorialisation et la communication – tellement médiocre et si peu pluraliste, qu’on ne pouvait que toucher le fond. C’est donc peu dire que l’état de l’information, en particulier dans un tel contexte électoral, fait peur à voir. Aussi, ni les appels solennels à voter Macron, ni la culpabilisation des abstentionnistes par des éditocrates hypocrites ne sauraient absoudre les médias de leur responsabilité dans la normalisation de l’extrême droite.


Pauline Perrenot

 
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Médias et Ukraine : la guerre en continu


by: Un collectif d'Acrimed

Médias et Ukraine : la guerre en continu

par Un collectif d’Acrimed,

Depuis le 24 février 2022 et durant plusieurs semaines, l’invasion russe de l’Ukraine a été médiatisée de façon quasi continue sur les chaînes d’information, elle a polarisé la plupart du flux audiovisuel et a occupé la Une des journaux. Cette focalisation quasi exclusive de l’agenda médiatique – stoppée nette quelques jours avant le premier tour de l’élection présidentielle – autour d’un seul sujet nous rappelle le début de la pandémie du Covid ou les lendemains d’attentats. S’il est difficile de publier des analyses transversales « à chaud » face à un tel raz-de-marée d’informations, nous tentons ici de relever les biais médiatiques les plus saillants.


L’Ukraine, si proche…


Le constat le plus évident consiste à prendre acte de la capacité du système médiatique à se mettre en branle et à informer massivement sur l’international, traditionnellement laissé pour compte dans les médias dominants. Dans la presse, reportages et analyses sont au premier plan : chez Libération et au Monde, la guerre fut à la Une de manière continue entre le 24 février et le 16 mars (18 numéros). Des émissions spéciales s’enchaînent à la radio, l’agenda des JT devient mono-sujet, les longs formats dédiés à la campagne présidentielle sont bouleversés sur le service public, tandis que sur les chaînes d’information en continu, éditions spéciales et « priorités au direct » incessantes reconfigurent les grilles.

Il faut voir, bien sûr, dans ce bouleversement éditorial, la conséquence d’une guerre aux portes de l’Union Européenne, des milliers de civils tués et des millions de réfugiés.

On peut y voir, aussi, une application par les journalistes de la « loi de proximité », ce « principe suivant lequel les informations ont plus ou moins d’importance suivant leur proximité par rapport au lecteur. Cette proximité est généralement décomposée en quatre axes : géographique, temporel, affectif et sociétal/socio-professionnel ». Dès le matin du 24 février Dominique Seux ne dit pas autre chose : « Kiev, rappelons-le, n’est qu’à 2 000 kms précisément à vol d’oiseau de Paris – trois fois Paris-Marseille. La frontière ukrainienne est seulement à 1 500 kms de nous. » (France Inter) « C’est une guerre où on peut aller en voiture » résume la journaliste Céline Martelet sur le plateau d’Arrêt sur images. Proximité géographique donc (même si Kiev n’est pas spécialement plus proche de Paris que Tripoli…), « culturelle » aussi : plusieurs articles ont fait état de la très forte identification aux civils ukrainiens, notamment sur les plateaux de BFM-TV, comme le relate Arrêt sur images. Avec Christophe Barbier, par exemple : « Il y a un geste humanitaire immédiat, évident […] parce que ce sont des Européens de culture […] on est avec une population qui est très proche, très voisine. […] Nous ne sommes pas face à des migrants qui vont passer dans une logique d’immigration. » Ou bien avec Ulysse Gosset, autre éditorialiste de BFM-TV : « On est au XXIème siècle, on est dans une ville européenne, on a des tirs de missiles de croisière comme si on était en Irak ou en Afghanistan. » En passant par Philippe Corbé, chef du service politique de BFM-TV : « Ce n’est pas des départs en vacances. Ce sont des gens qui fuient la guerre. […] On ne parle pas de Syriens qui fuient les bombardements du régime syrien […] on parle d’Européens qui partent dans leurs voitures qui ressemblent à nos voitures, et qui essayent juste de sauver leur vie, quoi. » Ou encore Olivier Truchot, sur RMC : « Les Français se disent : "l’Ukrainien, il me ressemble. Il a la même voiture que moi, c’est à trois heures de Paris, je pourrais être à sa place." […] Il y a une identification, une proximité que peut-être le Français a moins avec l’Afghan. […] Ce n’est pas du racisme, c’est la loi de la proximité. » Même discours pour Philippe Dessertine, expert habitué des plateaux, le 2 mars, encore sur BFM-TV : « Nous nous parlons bien d’une guerre où, à l’heure où nous parlons, nous avons des Européens qui meurent. Qui meurent. Et quand on voit les photos derrière vous, je pense probablement y compris pour les plus jeunes d’entre nous, que ce qui est terrible, c’est qu’on a l’impression que c’est une ville de chez nous. C’est une ville d’Europe hein. On voit des voitures qu’on connaît, on voit des paysages qui sont presque proches de chez nous. »

Une solidarité médiatique qui dénote franchement avec le traitement médiatique réservé habituellement aux exilés fuyant les guerres, les répressions et les famines – réfugiés requalifiés au passage de « migrants ».


… l’information, si loin


Tenter de comprendre les causes de ce conflit en Ukraine ne revient évidemment pas à en relativiser les conséquences, ni à exonérer de ses responsabilités le gouvernement russe qui a choisi de déclencher la guerre. Mais la lecture binaire qu’en offrent les médias durant les premières semaines, l’absence de contextualisation ou de mise en perspective historique et (géo)politique méritent toutefois d’être soulignées.

Un exemple significatif concerne le « mouvement » pro-européen de 2014 toujours présenté comme large et « démocratique » par les médias occidentaux. C’est ce qu’affirmaient en substance Émilie Aubry (présentatrice des « Dessous des cartes » sur Arte [1]) et Michel Eltchaninoff (rédacteur en chef de Philosophie Magazine), dans une séquence de l’émission « Quotidien » sur TMC du 26 janvier, ce dernier répétant à plusieurs reprises que « les Ukrainiens ont fait une révolution démocratique contre les forces pro-russes de Ianoukovitch en 2013-2014 ». Une présentation pour le moins rapide et prenant quelques libertés avec la réalité. En effet, la révolte ne fut pas perçue comme « démocratique » par l’ensemble de la population ukrainienne, et notamment parmi sa partie russophone pour au moins deux raisons : elle aboutit au renversement d’un président démocratiquement élu et très populaire dans l’est du pays [2] ; pis encore, le parlement provisoire issu de cette révolution « retire au russe le statut de langue officielle ». Quant aux huit années de guerre qui s’en sont ensuivies dans l’est du pays, et à l’échec des accords de Minsk qui devaient y mettre un terme, ils n’ont jamais fait la Une des médias et l’invasion russe n’a guère incité les médias à combler cette lacune béante, si bien qu’il est toujours aussi difficile de trouver des informations fiables et sourcées permettant de comprendre ce qui s’y est joué…

Dans un article du 21 mars, la Revue des médias de l’Ina listait « les 7 facteurs qui favorisent la médiatisation d’un conflit  ». Parmi eux, l’auteur du papier cite « la simplicité de compréhension du conflit » :

« En gros, est-ce que l’on se trouve dans un scénario avec d’un côté un gentil et de l’autre un méchant ? », résume Virgil Hawkins, professeur de media studies à Osaka. Plus les enjeux sont faciles à comprendre, plus le conflit a de chances d’être évoqué dans les médias.

Or puisque la « simplicité » est rarement une caractéristique de « la réalité », les médias ont la fâcheuse habitude de procéder par eux-mêmes à une simplification… au détriment de l’information. Et de facto, dans le cas présent, l’absence de contextualisation globale renforce la lecture binaire de l’actualité qui se transforme en écriture simpliste de l’Histoire [3].


« Événement total »…


Avec la guerre en Ukraine, l’information est devenue un « événement total » au sens où il mobilise tous les canaux et occupe tous les espaces médiatiques [4].

À titre d’exemple, Anne-Sophie Lapix a délocalisé le 14 mars la présentation du 20h de France 2 en direct de Lviv, sur le parvis de la gare. Un dispositif rarissime, pour une mise en scène sans grande « valeur ajoutée » sur un plan informatif, qui a d’ailleurs inspiré à l’humoriste Alex Vizorek une poignée de questions amères… que nous partageons : « Est-ce intéressant de [la] voir au milieu des débris et des familles qui quittent l’Ukraine ? Est-ce que ça ne fait pas un peu le type qui vient aux Restos du cœur pour manger la belle côte à l’os qu’il a apportée lui-même ? Est-ce que ça ne serait pas un peu une BHLisation de l’information ? Et jusqu’où on va aller pour présenter l’information sur le terrain ? Est-ce que, ce week-end, Laurent Delahousse nous fera un direct depuis l’intérieur d’une cuve à mazout pour parler du coût de l’énergie ? » (France Inter, 15 mars)

Car il faut dire que plus encore qu’ils informent massivement, les médias s’engagent. Les directions de chaînes passent des partenariats avec des ONG dont les campagnes de solidarité couplées passent à l’antenne et d’autres incrustent des drapeaux ukrainiens à l’écran, jusque dans un épisode de « Pékin Express » sur M6, ou en Une des journaux. Des journalistes verbalisent à l’antenne leurs émotions, comme ce 15 mars sur France Inter, où Nicolas Demorand réagit à une chronique de sa consœur Sonia Devillers à propos d’une photo de presse où figurent deux femmes enceintes (« L’une a accouché. L’autre est morte. ») fuyant la maternité de Marioupol : « On est écrasés dans ce studio et tous les larmes aux yeux. » Dans la presse encore, les rédactions prennent des positions politiques et les revendiquent : « Fini "Kiev", "Libération" écrira "Kyiv » titre par exemple Libération (1/03) avant de prolonger : « Difficile de changer dans un journal le nom d’une ville quand son usage est ancré. Pourtant, malgré les habitudes des lecteurs, la raison politique s’impose. Pour Libération, le "Kiev" venu du russe n’a plus lieu d’être et s’écrira désormais "Kyiv". » Une décision commentée jusque sur BFM-TV :



Ce ne sont évidemment pas l’émotion des journalistes, leurs campagnes de solidarité, ou la polarisation de l’agenda qui interrogent en tant que telles. La gravité de la guerre en Ukraine, le tournant qu’elle représente au niveau européen ou ses conséquences sur le plan international les justifient sans aucun doute. Il s’agit plutôt de constater la force de ces choix journalistiques et le niveau d’engagement – éditorial et politique – que peuvent atteindre unanimement des rédactions quand elles décident que l’enjeu le mérite ou le nécessite. Il ne s’agit bien évidemment pas de hiérarchiser les guerres et leurs victimes – comme le font ces médias ! –, mais de prendre acte des possibles éditoriaux et journalistiques.

On ne peut dès lors s’empêcher de penser à la quasi indifférence médiatique face à la guerre au Yémen (377 000 morts depuis 2014 selon une estimation récente de l’ONU), face à l’interminable guerre en Irak, ou face aux centaines de milliers de morts de la guerre en Syrie – et son cortège de bombardements russes indiscriminés… –, pour ne prendre que les exemples les plus récents et les plus frappants. Et lorsque l’on entend un Gilles Bouleau déclarer à juste titre le 24 février dans le 20h de TF1 que « sur le papier, cette guerre entre l’Ukraine et la Russie, c’est un peu David contre Goliath, aucun expert ne doute un instant de la supériorité écrasante des Russes », on songe immanquablement aux bombardements israéliens en Palestine ou au Liban, qui émaillent régulièrement l’actualité depuis des décennies et qui ne sont jamais traités sous cet angle : celui de l’asymétrie, flagrante et inique, du rapport de forces.


… et sensationnalisme en continu


Parfois l’effroi d’une guerre située aux portes de l’Union Européenne conduit certaines rédactions à perdre leur sang-froid. Exemple lorsque dans la nuit du 3 au 4 mars, l’armée russe a pris le contrôle de la centrale nucléaire de Zaporijia située au sud-est de l’Ukraine. « C’est toute l’Europe qui frissonne » s’inquiète-t-on sur France Inter, Vladimir Poutine utilise « la stratégie de la peur » nous prévient France 2, il « menace l’Europe d’un désastre atomique » s’alarme même Le Figaro. Si ces craintes peuvent de prime abord sembler légitimes, cette « stratégie de la peur » a surtout touché les médias, répercutant leur angoisse en boucle et en continu. La chaîne TF1 annonce « des bombardements sur la plus grande centrale nucléaire d’Europe » et France 5 consacre une émission de « C dans l’air » à la « centrale attaquée », affirmant que « Poutine joue avec le feu ».

Cette vague de panique médiatique se traduit par les choix de Unes des quotidiens nationaux et régionaux du lendemain (5 mars) et des vidéos diffusées dans les JT. En réalité, tous les médias reprendront la même image : cette image inquiétante donnant l’impression d’une explosion dans la centrale.



Or, plusieurs éléments auraient dû être pris en compte : d’abord, cette image parfois présentée comme un « bombardement » (Le Monde) est en fait une fusée éclairante. Et si l’attaque a bien eu lieu, elle s’est produite à plusieurs centaines de mètres des réacteurs nucléaires – ce que signalent d’ailleurs les contenus des articles moins alarmistes que les titres et les images choisis. Enfin, si l’on avait pris le temps d’écouter les quelques experts invités sur France Info ou France 24 le jour même, le niveau d’inquiétude serait redescendu d’un cran dans les rédactions. La (vraie) question de la sécurité du nucléaire civil en temps de guerre méritait certainement mieux...

Information et précipitation ne font donc jamais bon ménage, et les exemples d’erreurs sont légion depuis le début du conflit : de la traduction « abracadabrantesque » du discours de Vladimir Poutine sur BFM-TV, à la divergence selon que l’on regarde TF1 ou France 2 sur la nature de l’émotion d’une mère en pleurs (sur la première, elle pleure car elle a vu des enfants mourir, sur la seconde, c’est parce que son propre enfant est mort) [5] ; en passant par des « témoins » mal présentés (des Français de passage en Ukraine sont présentés comme des résidents de Kiev).

Pis, des fausses informations propagées par l’armée ukrainienne sont reprises par des médias avant d’être « factcheckées » (heureusement) par d’autres médias. Daniel Cohn-Bendit, habitué des mensonges, relaie sur LCI une histoire rocambolesque très vite démentie par Libération : « [Vladimir Poutine] a envoyé deux avions avec ses parachutistes des forces spéciales pour essayer de prendre Zelensky. Le jour d’après l’entrée en Ukraine. Les deux avions se sont fait descendre. Ses parachutistes n’ont pas pu prendre Zelensky et donc toute sa stratégie, qui était : ça va durer deux jours et puis c’est fini… Et maintenant il est embourbé. » Autre exemple relevant de la propagande de guerre : 13 gardes-frontières ont crié « Navire militaire russe, allez vous faire foutre ! » avant d’être tués par l’armée russe. Cette information reprise un peu partout est tout simplement fausse : les soldats ukrainiens n’ont pas été tués. Ou encore, on découvre une dépêche de l’AFP qui annonce qu’« une mosquée abritant 86 civils [a été] bombardée à Marioupol » (12 mars). L’information est contredite par Le Figaro plus tard dans la journée. Etc.

En définitive, en temps de guerre, plus que jamais, les médias sont avides de spectaculaire et de sensationnel, d’images marquantes et de symboles, dussent la rigueur et la profondeur de l’information en souffrir…

 
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